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Un monde sans guerre Hee Jae Im En une chaude journée d’août 2002, je me suis présenté au Nonsan Basic Training Center en Corée-du-Sud pour un service militaire de deux ans. J’avais 23 ans, soit deux ans de plus que la moyenne d’âge des nouvelles recrues. J’ai dû faire le salut militaire aux plus jeunes. Je vous assure qu’il m’a fallu ravaler mon orgueil ! Dans ma culture, les plus jeunes doivent respect à leurs aînés, mais dans l’armée, la réalité est tout autre. Cependant, c’était là le moindre de mes soucis. Une difficulté bien plus grande se dessinait rapidement à l’horizon. Elle mettrait ma foi et mes convictions à l’épreuve. Mes compagnons, qui recevaient l’entraînement de base, étaient prêts à tuer pour se procurer une Choco Pie (une fameuse gourmandise coréenne). Mais moi, je devais me débattre avec un problème de base : demeurer fidèle à ma foi ou porter des armes. La notion même de l’objection de conscience quant au port d’armes a été une question délicate parmi les adventistes. En 2002, on a trouvé un nombre considérable d’objecteurs de conscience parmi nos membres d’église sud-coréens. Un de mes amis, Young Chul Yoon, purgeait déjà une peine de deux ans et demi à cause de son refus de porter des armes. Je me suis mis à songer sérieusement aux conséquences sociales et personnelles qui m’attendraient si, comme lui, je refusais. Quel combat terrible ! Mon manque d’assurance pour obéir à ma conviction me tiraillait sans répit. J’ai continué de lire ma Bible et les livres de l’Esprit de prophétie disponibles au centre d’entraînement militaire. Avoir ma Bible dans une main et une arme dans l’autre n’a fait qu’intensifier mon angoisse… Mais petit à petit, les histoires sur les soldats de la foi m’ont inspiré et ont ranimé mon espérance. Progressivement, j’ai pris de l’assurance. Après les six semaines d’entraînement, on nous a assignés à différentes bases militaires du pays. Je me suis retrouvé à la base Wontong dans la province de Gangwon. En ce début de novembre, la base était déjà glaciale et couverte de neige. Chaque jour apportait son lot d’escarmouches avec l’armée de la Corée du Nord. De temps à autre, les soldats sud et nord-coréens ouvraient le feu, et la tension augmentait. Malgré toutes les difficultés et les soucis, je sentais que Dieu avait un rôle spécial pour moi. La paix a chassé toute crainte de mon cœur. Outre le port d’armes, l’observation du sabbat posait problème, particulièrement lors des deux premières semaines, puisque je servais sur le front. Il y avait une tension sérieuse, visible, angoissante, incessante, entre mon capitaine et moi. C’est alors que je me suis rappelé ce verset : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » Par la grâce divine, on m’a permis de garder le sabbat, non dans l’atmosphère douce et chaleureuse d’une église, mais au flanc d’une montagne froide et dangereuse. De toute façon, j’étais satisfait de pouvoir louer Dieu, étudier sa Parole, prier et invoquer son nom. Pendant ces moments d’adoration en solitaire, mes yeux se sont remplis de larmes, non de chagrin, mais de reconnaissance et de joie. La question du sabbat était réglée. Restait maintenant celle du service militaire à titre de non-combattant. Au cours d’une de mes lectures de la Bible, je me suis arrêté sur ce commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Je n’ai pu m’empêcher de faire correspondre ce verset à notre voisin nord-coréen. J’étais coincé dans un dilemme : être chrétien et être soldat. Je n’ai eu d’autre choix que de prier, de supplier Dieu de me guider dans la bonne direction. Peu après, je suis tombé sur un passage de La tragédie des siècles qui m’a aidé à cristalliser ma décision. « Quand on lui conseillait de ne pas voyager sans armes parmi des tribus sauvages et hostiles, il déclarait que ses armes étaient “la prière, le zèle pour Jésus-Christ et la confiance en son secours”. “Revêtu de l’amour de Dieu et du prochain, disait-il, je tiens en main l’épée de la Parole de Dieu.” » (p. 391) En lisant cela, mon cœur a battu la chamade et je me suis écrié : « Seigneur, est-ce bien cela que tu désires que je fasse ? Es-tu en train de me dire de ne plus porter d’armes ? » Ce « tu aimeras ton prochain », en l’occurence les Nord-Coréens, ne cessait de s’imposer à moi. Après trois jours d’agonie et de prières, j’ai fini par comprendre que dans toute la création, seuls les humains s’inquiètent pour leur vie. J’ai pris la décision de ne plus chercher à me protéger moi-même avec une arme. « Ô Dieu, je m’abandonne à toi. Je t’en prie, accepte-moi, aide-moi. » Mon refus de porter des armes m’a conduit au procès et à l’emprisonnement. Le procès et la sentence ont été transmis par un service des nouvelles, comme suit : La cour martiale et la prison militaire (article de journal) « Quelque chose à ajouter ? » demande le juge. Le soldat Hee Jae Im répond immédiatement : « J’ai décidé de ne pas porter d’armes, selon la voix de ma conscience. Non que ma foi soit à son sommet, ou que j’aie été un chrétien fervent toute ma vie. Mais ayant perdu très tôt mes parents, j’ai toujours été sensibilisé par la mort. En toute conscience, je ne peux porter d’armes dans ce pays – mon pays – qui est si divisé. Je choisis plutôt de prier Dieu pour la réunion et le salut de ces deux nations. Je ne peux dire combien d’autres soldats décideront comme moi de ne pas porter d’armes. Mais je prie sans cesse, espérant que ce pays modifiera sa loi pour respecter toute forme d’objection de conscience. Je désire sincèrement que personne ne fasse l’expérience de la souffrance qu’il m’a fallu endurer. » Sa voix se met à trembler et, dans son émotion, ses yeux s’emplissent de larmes. 15 h 15. Devant interroger les trois autres accusés, la cour annonce une interruption de 30 minutes. Dans la salle d’audience, Hee Jae Im tourne son visage vers ses amis. Il leur sourit calmement, sans toutefois pouvoir leur cacher ses yeux rougis. Il passe ensuite une pile de lettres à l’un de ses amis. Le jeune soldat attend le verdict après avoir plaidé son innocence. Nombre de nos ancêtres animés d’une grande foi ont été traduits en justice et ont souffert comme lui. Alors que la plupart des croyants récriminent à l’heure du désespoir, nos ancêtres en la foi ont manifesté leur grandeur en prenant la décision de rester fidèles. Dans ces secondes fugitives qui lui semblent des années, Hee Jae ferme les yeux. Personne ne sait ce qui se passe dans sa tête à ce moment-là… Qui sait, peut-être pense-t-il à ces ancêtres qui ont fixé leurs yeux sur le Maître et sont demeurés fidèles. 15 h 45. Le procès reprend. La cour a pris sa décision. Tous retiennent leur souffle pour entendre le juge prononcer la sentence. « Hee Jae Im est condamné à une année et demie de prison, plus 73 jours d’emprisonnement militaire ! » – Un reportage de Bum Tae Kim, paru dans Adventist Weekly News, le 19 mars 2003. Mon refus de porter des armes À vrai dire, l’histoire derrière mon refus définitif de porter des armes a commencé dans mon enfance. J’étais très jeune lorsque mes parents sont morts. Maman a trépassé alors que je n’avais que 11 ans. Quatre années plus tard, Papa est décédé à son tour. La mort, implacablement, nous a arraché les bénédictions d’une famille heureuse. Cependant, alors que je marchais dans la vallée de l’ombre de la mort, Dieu ne m’a jamais abandonné. Il a constamment éclairé mon sentier. Je sais qu’il m’a appelé à étudier la théologie (je suis le seul adventiste dans ma famille immédiate et étendue). Pendant mes études universitaires de seconde année, la douleur de l’absence parentale s’est fait lourdement sentir. J’ai commencé à mettre en doute ma vie : Pourquoi ma vie est-elle aussi misérable ? Pourquoi moi, Seigneur ? Pourquoi ? La mort de mes parents m’a beaucoup affligé, laissant une cicatrice profonde dans mon esprit. Depuis, j’ai lutté avec la question de la mort. Ce traumatisme d’enfance a peut-être contribué à ce que je considère la vie comme un don précieux de Dieu. Et toute mon amertume face à la mort s’est changée en désir de donner la vie aux autres au lieu de les faire mourir. Refuser de porter des armes n’a été que le premier pas dans cette direction. Certains chrétiens disent que porter des armes ne signifie pas nécessairement « commettre un meurtre ». Ils ont peut-être raison. Cependant, en décidant de ne pas porter d’armes, je confesse et proclame que je préfère vivre pour les autres plutôt que de mettre un terme à leur vie. D’autres affirment que, pendant la guerre, les meurtres sont nécessaires pour protéger leur famille, leurs voisins, et leurs églises. Mais est-il bien de tuer les autres, peu importe la raison ? Est-il juste pour les chrétiens qui prétendent se réjouir du retour de Jésus et de la vie future, de tuer quelqu’un pour sauver les leurs ? Certes, nous avons tous un rendez-vous avec la mort. Mais bien qu’elle soit inévitable, ne devrions-nous pas, spécialement en tant que chrétiens, éviter d’être la cause de la mort d’une autre personne ? Même à ce moment, je me trouve égocentrique de bien des façons, et j’avoue que de temps en temps, je suis déçu de moi-même. Pourtant, je m’accroche par la foi à la promesse que le Seigneur continuera de renouveler mes forces. Dieu, le seul qui soit parfait, est assez puissant pour changer ma vie. Je prie ardemment pour faire chaque jour sa volonté, jusqu’à ce que notre Sauveur revienne en gloire pour nous prendre et nous emmener dans notre foyer céleste, c’est-à-dire un monde sans guerre. Prenons tous courage, restons ferme pour Christ, même si les cieux devaient s’écrouler.
Hee Jae Im étudie maintenant à la Graduate School of Theology, à l’Université de Sahmyook, Séoul, Corée. |
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