Bertha Saveniers : Dialogue avec une sculpteur adventiste en Belgique

Energique dans sa main droite, le marteau frappe le burin tenu et orienté par sa main gauche. Les éclats de marbre blanc jaillissent de la masse. Derrière des lunettes de protection, deux yeux bruns vifs dirigent ces mains habiles. Sans hésitation. Avec une extrême précision. Petit à petit, de cette roche dure émergent des formes aux courbes étonnamment souples.

Bertha, cette grande femme, qui ne porte pas ses 60 ans, travaille. En traversant sa maison de Mol, en Belgique, puis son jardin pour parvenir à son atelier, on est frappé par les formes qu’elle façonne sur le papier, la toile, dans la cire, le bois, le plâtre, ou le marbre. On voit la paix sur son visage, on l’entend dans ses mots. Son Dieu, le créateur de toutes beautés, en est la source. Chaque jour, elle puise dans sa relation avec lui. Ses élèves, venus de tous les coins du monde à l’Académie des Beaux Arts de Mol, sont baignés dans le rayonnement de sa foi. Les visiteurs des expositions de ses œuvres ressentent aussi cette présence du divin. Pour elle, sculpter c’est participer à la construction d’un temple pour Dieu. C’est d’ailleurs ce qui explique le nom choisi pour son atelier : Besaleel (du nom de ce membre de la tribu de Juda que Dieu indiqua à Moïse pour présider à la construction du tabernacle).

Née le 21 mai 1936 à Borgerhout près d’Anvers, Bertha a fait ses études primaires et secondaires à Anvers. Très vite, elle a commencé à créer des modèles de couture. A 18 ans, elle s’est inscrite en dessin et sculpture à l’Académie des Beaux Arts d’Anvers, puis à l’Institut Supérieur des Beaux Arts. Après 10 ans d’études artistiques, elle enseigne la céramique à Anvers, et depuis 1966 la sculpture à Mol.

Qu’est-ce qui vous a conduit à choisir les arts et la sculpture ?

J’ai été élevée par ma mère, mon père étant décédé lorsque j’avais trois ans et demi. Elle était sensible et affectueuse. Tous les dimanches, elle nous emmenait promener le long de l’Escaut, cette grande rivière qui traverse la ville d’Anvers. J’y ai observé la beauté paisible des bords de l’eau. Elle nous a familiarisés avec toutes les formes de culture, nous conduisant dans les monuments historiques, les musées, les bibliothèques, les conservatoires, les théâtres et les cinémas. C’est ainsi que j’ai pris goût aux arts graphiques. J’ai commencé par dessiner, en particulier des modèles pour la couture. Mais, tout en étudiant le dessin, j’ai choisi la sculpture parce que j’aime les formes, et ne peux me contenter de les représenter à plat.

Vous avez un style particulier. Comment l’avez-vous forgé ?

C’est un long processus. Il y a, bien sûr, mes goûts personnels, mais aussi l’influence des professeurs que j’ai eu le privilège d’avoir. Mes voyages en Italie et en Tchécoslovaquie ont certainement contribué à ma formation, de même que les cultures moyen-orientales et africaines auxquelles je me suis particulièrement intéressée. Je crois que le désir de produire un travail bien fini m’a beaucoup aidée en me donnant la persévérance et l’application nécessaires. Et puis, il y a surtout ma quête de Dieu. Je suis fortement imprégnée par le message biblique et par le fort sentiment de la présence du Dieu de l’amour et de la beauté.

Vous n’êtes pas née dans une famille adventiste. Comment avez-vous rencontré Dieu ? Et comment êtes-vous entrée dans l’Eglise adventiste ?

Ma mère était une catholique sincère et pratiquante. Elle était très occupée par l’éducation de ses enfants qui reposait sur elle seule. Elle s’appuyait sur le Père spirituel pour cette tâche, car le père humain manquait. Elle puisait en lui la joie qui liait la famille malgré la situation très modeste surtout pendant la guerre. Elle avait un fort engagement social et humanitaire. C’est donc par elle que j’ai découvert Dieu, et que j’ai compris que la foi en lui devait se manifester par un intérêt concret pour les autres...

Dans ma jeunesse j’ai acheté pas mal de livres, et même une Bible catholique, la Cannunitius. J’éprouvais déjà une faim spirituelle et la vie de Jésus me captivait. Pour payer mes études j’ai travaillé dans une famille juive. Je voyais la différence entre leur façon d’observer le sabbat et notre manière d’observer le dimanche. Et je pensais qu’un jour je garderais aussi le sabbat tout en suivant Jésus.

Ce sont des conférences Bible et Archéologie qui m’ont fait connaître les adventistes. Mon intérêt pour l’art et la culture me poussait vers l’archéologie, et ma soif spirituelle vers la Bible. J’avais beaucoup de questions, et les réponses m’ont été données en étudiant le cheminement de Dieu avec son peuple et avec les individus. Je suis heureuse d’avoir connu les adventistes.

Vous avez sculpté le retour de Jésus, un sujet typiquement adventiste. Comment vous est venue l’idée de cette sculpture ?

Fascinée par l’histoire de Jésus, j’ai exprimé ce que j’ai compris de sa naissance en sculptant une madone à l’enfant, puis de sa mort avec une pieta. J’étais encore catholique quand je les ai faites. Pour moi, j’avais trouvé en lui la délivrance du péché et je devais l’exprimer. Devenue adventiste, j’ai découvert la force de sa résurrection et son lien avec son retour grâce à Actes 1 : 1-11. Il m’a fallu sept ans d’étude, de maturation et de prière pour concevoir Maranatha, et sept mois au cours de 1980 pour le réaliser.

J’ai voulu mettre l’accent sur la personne de Jésus, tout en montrant que nous ne sommes pas en mesure de voir sa face glorieuse. J’ai donc fait une statue du Christ, mais où le visage est complètement masqué par un nuage. J’ai choisi de le faire en marbre blanc pour montrer sa beauté et sa pureté. Je me suis inspirée de la vision d’Apocalypse 19 pour graver sur son vêtement son nom « Roi des rois et Seigneur des seigneurs ». Je l’ai gravé en lettres hébraïques à cause de la beauté des lettres et de leur richesse de sens symbolique. Je me suis aussi appuyée sur la consolation donnée par Paul aux Thessaloniciens à propos des morts (1 Thessaloniciens 4 : 13-18) pour représenter Jésus revenant sur les nuages et immobile au-dessus de la terre sans y poser les pieds. Les plaques de plexiglas représentent cette distance. Mais j’ai voulu montrer surtout l’impact, pour les hommes, de ce retour en faisant des mains tournées vers la terre et accueillantes pour les hommes, comme pour répéter l’appel de Matthieu 11 : 28-30 : Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. J’ai enfin voulu rappeler le prix que Jésus a payé pour nous sauver en représentant les marques de la crucifixion sur ses pieds.

Dix ans plus tard, j’ai sculpté la résurrection en mêlant d’une manière spéciale le marbre blanc et le marbre noir. J’ai ainsi complété les grandes étapes du ministère de mon Sauveur.

Et lorsque je regarde aujourd’hui Maranatha, quinze ans après, je trouve que cette sculpture n’a rien perdu de sa beauté et de son message, et je comprends mieux que Dieu a été près de moi pour réaliser cette œuvre dans une période difficile pour moi.

Quelle sera votre prochaine sculpture ? Comment choisissez-vous le sujet de vos œuvres ?

Je ne sais jamais comment sera ma prochaine œuvre ! Je travaille sur plusieurs projets en même temps, afin de ne pas en rater un par fatigue à force de ne voir que cette œuvre-là. La forme, la tension, l’harmonie, tout doit impressionner celui qui verra l’œuvre pour qu’il ne l’oublie jamais.

Mes œuvres spirituelles sont fondées sur la Bible et contiennent un message, parfois avec une double signification, comme Lazare qui montre à la fois la résurrection et la libération du péché. Elles sont les plus difficiles à concevoir, car elles exigent une longue étude de la Bible, beaucoup de prière et une intense relation avec Dieu.

A l’approche de l’an 2000, je vais insister sur la femme. Car la femme artiste, et en particulier sculpteur n’est pas encore aussi bien acceptée que l’homme. Je vais travailler sur des thèmes comme la fertilité et l’amour, et essayer d’exprimer cette vie que Dieu fait rayonner en moi. En effet, les gens qui visitent mes expositions disent qu’ils remarquent ce rayonnement de vie dans mes œuvres, alors que la plupart des sculptures leur semblent mortes.

Vous arrive-t-il de rater une œuvre ? Qu’est-ce qui vous permet de dire qu’une sculpture que vous faites est réussie ? Consultez-vous d’autres artistes ou d’autres personnes ? Pourquoi ou pourquoi pas ?

Il me faut des années pour dire qu’une œuvre est réussie. Quand les autres et moi-même y perçoivent encore après des années ce rayonnement, je me dis qu’elle est réussie et qu’elle me survivra. Je prends aussi toutes mes précautions techniques : dans le choix des blocs de pierre, et dans le test des grands blocs. J’ai beaucoup d’amis artistes dans l’Eglise et en dehors, et je respecte leurs points de vue. Mais je me tiens à l’écart de l’art sans contenu, et de ceux qui utilisent les œuvres des autres.

Vous enseignez. Quels sont les trois principaux conseils que vous donnez à vos élèves qui commencent à sculpter ?

En art, on ne peut qu’accompagner les élèves. Je leur conseille de développer leur propre personnalité, de chercher à faire comprendre ce qu’ils sont en train de faire, et d’être des exemples. Une de mes élèves a dit un jour : Bertha m’a appris la pierre, la sculpture, et surtout ce qu’est une forme.

Lorsque vous exposez, avez-vous l’occasion de partager votre foi ? Comment ce témoignage est-il perçu ?

Oui. Mes œuvres sont un témoignage spirituel. Des milliers de gens voient chaque année Maranatha, la résurrection, la repentance. Beaucoup de catholiques y trouvent un message magnifique. Un prêtre m’a dit un jour : Madame, si nous ne pouvions plus rien dire de la Parole de Dieu, vos pierres ne cesseraient de parler !

Comme tous les artistes, vous êtes très sensible. Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ? Qu’est-ce qui vous réjouit le plus ?

Ce qui me trouble le plus, c’est le chaos qui se manifeste dans notre société, dans les familles et même dans l’Eglise parfois. Les gens, même ceux d’humbles conditions, recherchent le plaisir, l’argent et les positions de pouvoir. Mais ce qui me procure le plus d’espoir pour l’avenir c’est la promesse que Dieu a faite de répandre abondamment son Esprit sur toute vie. Cela me donne le courage de marcher chaque jour avec Dieu, et d’être un témoignage vivant de la grande délivrance offerte par Dieu et qui nous ouvre un avenir d’espoir et d’amour par la réconciliation avec Dieu.

Si vous n’aviez plus qu’une sculpture à réaliser, laquelle feriez-vous ?

Question difficile ! Chaque fois que j’entreprends une œuvre d’envergure, je pense que ce sera la dernière... Et puis je viens d’acheter 4 tonnes de marbre !!!

Je pense tellement que c’est Dieu qui m’a donné le don de la sculpture, qu’avec lui mon travail créatif ne s’arrêtera jamais.

Interview par Bernard Sauvagnat. Bernard Sauvagnat s’occupe du département des Communications à l’Union franco-belge des églises adventistes , Paris. Adresse de Bertha Saveniers : Jacob Smitslaan, 76 ; 2400 Mol ; Belgique.