Quand deux deviennent un : L’algèbre du mariage

Philippe et Annie sont deux personnes entièrement différentes, dans leur éducation, leur personnalité et leur vécu. Après bien des prières, du temps et de la réflexion, ils se rendent devant l’autel et font le vœu de devenir une seule chair avec la bénédiction de Dieu. Que signifie devenir un ? Est-il possible pour deux personnes différentes de devenir une ? Certains répondront non. La Bible, cependant, dit oui.

Mais comment peut-on comprendre cette phrase : les deux « deviendront une seule chair » (Genèse 2.24) ? Est-ce un mystère mathématique ? Ou y a-t-il quelque chose de plus ?

L’algèbre de l’annulation

Certains soutiendront que le mariage chrétien est un miracle qui transcende les lois mathématiques, donnant l’équation 1 + 1 = 1. Un tel argument ne reflète pas la véritable signification de Genèse 2.24 ni le principe biblique sous-jacent de l’unité dans le mariage. Si 1 + 1 = 1 est correct, il s’ensuit que l’un des deux doit renoncer à lui-même et devenir 0. Une telle renonciation respecte les mathématiques (1 + 0 = 1), mais crée une difficulté théologique.

Prenons le cas d’Hélène. Elle était de ceux qui semblent avoir une vision claire de leur avenir. Elle avait le potentiel pour faire carrière. Toujours heureuse, toujours vive, elle avait une personnalité qui la portait en avant. Cependant, quand Hélène se maria, elle commença à expérimenter quelques petits changements dans son comportement. Un sentiment de doute et d’insécurité s’introduisit lentement dans sa vie. Elle faisait carrière, mais les succès de haut niveau semblaient la fuir. Elle devint silencieuse, riant ou souriant uniquement quand son mari n’était pas là. Elle menait une vie discrète, parfois douloureusement recluse. Elle s’exprimait rarement, même sur des sujets comme l’éducation de ses enfants, la décoration de sa maison ou les vêtements qu’elle portait. Son mari décidait de tout.

Vous avez rencontré des Hélène bien des fois et en bien des endroits. Leur vie est une routine, même si elles donnent à l’extérieur une image agréable. Mais une multitude de problèmes sont cachés à l’intérieur, qui ne sont pas détectés, même par les amis les plus intimes ou les membres de la famille. Les psychologues appellent cela le syndrome de l’annulation de l’identité. On le rencontre davantage chez les femmes, et nettement moins chez les hommes.

Ce syndrome présente deux caractéristiques significatives : une perte de la capacité à prendre des décisions et un lent transfert vers le conjoint du contrôle de tout, même des goûts les plus personnels. Résultat ? Un énorme sentiment de frustration, non exprimé verbalement, mais stocké à l’intérieur jusqu’à ce qu’il explose un jour en un traumatisme émotionnel. La peur, l’angoisse et la souffrance émotionnelle montent à la surface.

Ellen White conseille : « Celle qui est épouse et mère ne devrait pas épuiser ses forces et laisser dormir ses talents en s’en remettant complètement à son époux. Sa personnalité ne peut pas se fondre en lui. Elle devrait se rendre compte qu’elle est son égale — et se tenir à ses côtés, fidèle à son poste comme lui l’est au sien1. »

Elle écrit également : « [Dieu] a donné [à l’épouse] une conscience, qui ne saurait être ignorée impunément. Sa propre personnalité ne peut se fondre dans celle de son mari, car elle appartient au Christ par droit de rachat. […] C’est une erreur de prétendre qu’en vertu d’une soumission aveugle elle doive en toutes choses accomplir exactement ce que son mari lui demande, alors qu’elle sait qu’en agissant de la sorte, elle causerait un préjudice à son corps et à son esprit2. »

Ellen White dit encore, s’adressant à des jeunes mariés : « Mais bien que vous deviez vous confondre au point de ne former qu’une même personne, il ne faut pas que l’un ou l’autre perde son individualité. C’est Dieu qui possède votre individualité. C’est à lui que vous devez demander : Qu’est-ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mal ? Comment puis-je le mieux atteindre le but de mon existence3 ? »

Ainsi, l’idéal de l’unité biblique ne permet pas l’annulation de l’un ou de l’autre ni sa reddition. Un conjoint ne doit pas contrôler la conscience de l’autre. En fait, l’activité créatrice de Dieu à partir d’une côte est un symbole plein de force qu’Eve, par rapport à Adam, « n’était pas destinée à être son chef, pas plus qu’à être traitée en inférieure, mais à se tenir à son côté comme son égale4 ». « Personne ne se marie pour avoir sa personnalité détruite ou pour être ignoré par son conjoint5. »

L’algèbre de la mutilation

Si l’annulation de l’une des personnes n’est pas la solution du problème de l’unité, pouvons-nous envisager la mutilation des deux comme une voie possible pour comprendre le concept ? Par mutilation, j’entends que chaque personne renonce à 50 pour cent d’elle-même. Cela permettrait à la formule de survivre : 0,5 + 0,5 = 1. Certains couples chrétiens vont dans cette voie pour des raisons sociales et financières, pour le bien des enfants ou pour éviter l’échec. Dans ce cheminement, ils sont forcés de renoncer à beaucoup de leurs objectifs et de leurs rêves personnels.

Parmi ceux qui choisissent cette voie, beaucoup n’ont même pas conscience du moment où ils cessent d’être eux-mêmes pour devenir quelqu’un d’autre. « Les deux décidèrent que leur “vie” serait un “mode de vie”. Mais, comme le temps passait, ils durent examiner si leur vie quotidienne était une vie réelle, une agonie… ou une mort6. » En fait, les deux sont à moitié morts parce qu’ils ont laissé 50 pour cent de leur vie complètement en dehors de la relation.

Si le pourcentage est différent, par exemple 40 pour cent pour l’un et 60 pour cent pour l’autre, le résultat peut être encore plus désastreux. Non, la solution au problème de l’unité dans le mariage ne réside pas dans l’algèbre de la mutilation, mais dans le mystère de l’amour. Considérons auparavant une question capitale.

Chercher une solution

Si vous sentez que les énigmes mathématiques décrites ci-dessus correspondent à votre cas, faites une pause. Que pourriez-vous faire pour vaincre la tentation d’auto-négation ?

1. Demandez de l’aide. Il est assez fréquent de ne pas être conscient que la personnalité glisse lentement vers l’annulation. Cherchez de l’aide auprès d’un professionnel chrétien, ayant de préférence une formation pastorale. Une telle aide peut vous permettre de redécouvrir votre personnalité unique et de la renforcer.

2. Désapprenez. Le comportement est appris et, de ce fait, peut aussi être désappris. On confie sa vie à la direction d’autres personnes pour plusieurs raisons. Quand on se laisse contrôler par les autres au point de ne plus savoir qui on est, on devrait essayer d’en trouver la cause : une situation familiale ? un traumatisme d’enfance non résolu ? une crise qui force un partenaire à vous prendre en charge ?

3. Exprimez ce que vous ressentez. Si vous sentez que vous n’êtes pas entendu, ou que votre conjoint tente de vous rabaisser et de prendre le dessus, il est temps de parler plus fort. Communiquez et parlez avec assurance. Aidez votre conjoint à apprécier et à affirmer le principe de réciprocité dans le mariage.

4. Etudiez le but du mariage. Dieu a donné au mari et à la femme la responsabilité de prendre soin l’un de l’autre. Le mari et la femme doivent se compléter. Si l’un ne peut être la conscience de l’autre, ils peuvent être une source de force l’un pour l’autre.

5. Traitez-vous l’un l’autre avec respect. Le mari et l’épouse doivent comprendre qu’ils sont des partenaires égaux dans une relation ordonnée par Dieu. Les deux ont des responsabilités pour préserver cette relation d’amour et de soins réciproques.

Le mystère de l’amour

A présent, revenons à notre question. Que signifie « les deux deviendront un » ?

Au début de notre vie conjugale, Marie et moi avons passé par plusieurs conflits dus à nos différences culturelles et à notre manière d’agir. Les premières années furent difficiles. Après avoir essayé de nous « convaincre » mutuellement et de nous imposer un certain point de vue l’un à l’autre, nous avons finalement été capables de prendre l’autoroute de l’accord. Nous avons commencé par des détails, comme les repas. Personnellement, je n’aime pas du tout l’huile. Ma femme, au contraire, adore ajouter de l’huile partout. Au début, j’ai lutté pour tenter de faire disparaître l’huile de notre table et des placards. Mais, un jour, Marie découvrit qu’il était possible de cuisiner sans huile et d’en ajouter après. Depuis quatorze ans, nous cuisinons sans huile, et ceux qui aiment l’huile en ajoutent dans leur propre assiette. Le problème est résolu.

Pour moi, la détente signifie s’allonger sur un canapé pour lire un bon livre et écouter de la musique. Pour ma femme, la détente signifie aller se promener. Au début, j’essayais de la convaincre des avantages de rester à la maison pour faire une petite lecture. Elle, de son côté, voulait me faire comprendre l’importance de sortir. Finalement, nous avons décidé de choisir une activité à tour de rôle, même si l’autre n’appréciait pas particulièrement le choix. Nous sommes satisfaits de cet arrangement. Avec les années, j’ai appris à apprécier une journée à l’extérieur, et ma femme passe plus de temps à lire. Ce qui apparaît comme un problème peut être résolu par un respect réciproque et de la considération.

L’unité, cependant, ne signifie pas éclipser la personnalité de l’autre. C’est renoncer à son propre désir d’être maître de l’autre, et à la place atteindre le haut niveau d’un amour et d’un respect mutuels, et créer l’unité qui est fondamentale pour le succès du mariage. L’ingrédient de base de cette unité devrait être, bien sûr, l’amour.

L’amour est la solution

L’amour n’est pas égoïste, il ne cherche pas son propre intérêt. Né d’une volonté libre, l’amour cherche à donner et non à recevoir. Seuls ceux qui n’aiment pas exigent la soumission et l’annulation.

Personne ne s’unit à quelqu’un par le mariage pour perdre son individualité. Au contraire, nous nous unissons à une personne qui apprécie notre unicité et notre dignité. Une relation conjugale est un engagement réciproque de coopération mutuelle. Les deux sont heureux de voir l’autre atteindre le maximum de son potentiel.

Chaque personne est unique. Dire que « Dieu a cassé le moule après nous avoir faits » est non seulement vrai, mais cela devrait être répété plus souvent. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais quelqu’un de parfaitement identique à vous ou à moi. Dans le mariage, quand nous établissons une relation d’amour, nous le faisons avec une personne véritablement unique. L’amour et le respect pour cette unicité préservent l’unité de la relation.

Un proverbe chinois dit : « Ne marche pas devant moi, je ne peux te suivre. Ne marche pas derrière moi, je ne peux être ton guide. Marche à mes côtés et je serai ton ami. » Là réside le secret d’un amour durable et uni. Deux personnes différentes, marchant côte à côte, mains jointes, cœurs unis, affirmant qu’elles sont une dans la mystérieuse relation du mariage.

Miguel Angel Nuñez est directeur de l’Education et des Ministères de la jeunesse à la Mission du Chili. Les idées contenues dans cet article ont été plus largement développées dans l’un de ses livres : Amar es todo (Aimer est tout). Son adresse : Universidad Adventista del Plata, 25 de Mayo 99, 3103 Libertador San Martin, Entre Rios, Argentine. E-mail : miguelanp@hotmail.com

Notes et références

  1. Ellen G. White, Le foyer chrétien, Dammarie les Lys : Editions SDT, 1978, p. 223.
  2. Id., p. 116.
  3. Ellen G. White, Témoignages pour l’Eglise, Dammarie-les-Lys, France : Editions S.D.T., 1956, vol. 3, p. 109.
  4. Ellen G. White, Le foyer chrétien, p. 25.
  5. Alfredo Altamira, « En el Matrimonio 1 + 1 no es 1 ni 2 », Vida Feliz 29 (juillet 1992), 7, p. 8.
  6. Id., p. 9.