L’éthique à l’époque postmoderne

Depuis deux ou trois siècles, le mo- dernisme domine la pensée occi- dentale et en a dépouillé la moralité de tout cadre de référence transcendant, basé sur la religion. Son slogan : « Finissons-en avec Dieu ! » Pourtant, même en essayant de façonner un monde dénué de toute référence aux contraintes, aux traditions et par-dessus tout à la religion, le modernisme s’est efforcé de préserver certaines valeurs — comme le travail, l’épargne et le report à plus tard d’une satisfaction immédiate afin d’engranger un profit à long terme. Autant de concepts qui devaient sans doute leur origine à une référence dépassant l’individu, mais de ça le modernisme ne s’est guère inquiété. L’affirmation du droit à l’expression subjective de soi, tel était son but. Cependant, quand le modernisme est parvenu à son « point critique », quand la priorité accordée à la subjectivité en vint à détruire le besoin d’objectivité, on dut constater que l’on avait abouti à un stade de l’histoire humaine caractérisé par une quasi absence de respect pour la loi. De là surgit une nouvelle morale, tournée vers la quête du plaisir, ludique, individualiste, soucieuse du seul instant présent, niant la nécessité d’observer le passé ou d’envisager l’avenir. Maintenant devint son nouveau mantra et on prit position contre tout effort de mettre des bornes à la liberté et à l’accomplissement de l’individu.

Cette nouvelle moralité est au cœur même de l’éthique postmoderne.

L’éthique postmoderne

A l’origine de l’éthique postmoderne se trouve une crise d’autorité1 qui implique les institutions traditionnelles (famille, école, Église, État, justice, police) à l’aide desquelles le modernisme tentait d’organiser une société rationnelle et progressiste. Cette crise se manifeste de plusieurs manières : une société qui adule la jeunesse et flatte ses caprices et fantaisies2, une culture où la richesse fournit le modèle du succès et du bonheur, une économie de consommation où « être » c’est acheter, consommer, utiliser et mettre au rebut, une identité déterminée par les comportements sur le marché et non par les idéologies3. En d’autres termes, « l’image » domine la réalité. Pour être quelqu’un, il faut être à l’écran ou présent sur un site web4. Ce que l’on donne à voir définit ce que l’on est et très rares sont ceux qui se soucient encore de ce qui existe « réellement » : l’image présentée au public est devenue objet de culte5.

Notre culture postmoderne a perdu tout amour de la vérité.

A la différence de l’éthique de travail et d’épargne individuelle qui était celle du modernisme, l’éthique actuelle affirme les valeurs propres à la consommation : dépense6, temps libre et oisiveté7. Mais cela ne pourrait fonctionner sans une exaltation de l’individualisme, une dévaluation des causes caritatives et une véritable indifférence pour le bien commun8. L’idéal suprême réside désormais dans la poursuite de la gratification, du plaisir et de l’accomplissement de soi dans la sphère privée. Le culte de l’indépendance personnelle et de la diversité des styles de vie prend de plus en plus d’importance. Le pluralisme autorise la multiplicité des valeurs et des choix individuels, mais sans la moindre authenticité. Les différences d’idéologie ou de religion sont traitées comme autant de phénomènes de mode, avec la superficialité qui s’y attache9. Avec la culture de la liberté et de la détente personnelles, le naturel, l’humour, la sincérité et la liberté d’expression émergent comme autant de concepts sacrés10. L’irrationnel trouve sa légitimité dans des affections, des intuitions et des sentiments ainsi que dans le charnel, la sensualité et la créativité11. Et tout cela s’instaure dans le cadre d’un axiome que presque tout le monde respecte : minimisez l’austérité et maximisez le désir, minimisez la discipline et maximisez la tolérance compréhensive12.

En même temps, les médias13 font l’opinion publique et décident des orientations de la dépense du consommateur et de ses normes de comportement. Ils substituent à l’interprétation et à l’éthique religieuses une information ponctuelle, instantanée, directe et soi-disant objective. Ils valorisent ce qui paraît réel maintenant et le placent au-dessus des concepts de bien et de mal14. Or, paradoxalement, leur influence ne cesse d’augmenter alors que la communication est en pleine crise : les gens ne parlent plus que d’eux-mêmes, ils veulent être écoutés mais ne veulent pas entendre. Ils veulent de la communication sans engagement. D’où la quête d’une participation à distance et d’amis invisibles, la vogue des hot lines, des e-mails et des chats sur le Net15.

La nouvelle forme de la morale

Quelle forme la morale prend-elle dans le contexte épistémologique du postmodernisme socioculturel ?

Si l’on en croit Lipovetsky, la naissance du postmodernisme, au milieu du XXe siècle, a ouvert la voie à un âge sans devoir, où la notion de devoir absolu s’est trouvée éliminée du champ de l’éthique16 et où s’est développée une éthique proclamant le droit de l’individu à l’autonomie, au bonheur et à l’accomplissement personnel. Le postmodernisme est un âge postmoral, puisqu’il rejette toute valeur inconditionnelle supérieure, telle que le service d’autrui et l’abnégation.

Notre société n’en préserve pas moins (selon les pays) certaines législations répressives et vertueuses (contre les stupéfiants, l’avortement, la corruption, la déréliction, pour la protection de l’enfance, de l’hygiène publique et pour promouvoir de sains régimes alimentaires) jusques et y compris, parfois, la censure et la peine de mort17. Le postmodernisme ne propose pas le chaos moral mais réoriente plutôt les préoccupations éthiques en les canalisant dans un engagement vague, éphémère et indolore pour des valeurs qui n’interfèrent pas avec la liberté individuelle. Il n’est pas tant hédoniste que néohédoniste. Ce mélange de sens du devoir et de déni du devoir, propre à l’éthique postmoderne, est devenu obligatoire car l’individualisme aveugle existe en fait au détriment des conditions nécessaires à la quête du plaisir et de l’accomplissement individuel. Il faut une éthique prescrivant certains devoirs afin de museler l’individualisme sans pour autant le proscrire. La préoccupation morale postmoderne n’exprime pas des valeurs, mais bien plutôt une indignation face aux limites imposées à la liberté. Son ambition n’est pas la vertu, mais l’obtention du respect18, et ses efforts visent à interdire tout ce qui pourrait restreindre les droits de l’individu. C’est pourquoi la nouvelle morale peut coexister avec les dépenses de consommation, avec le plaisir et avec la quête individuelle de l’accomplissement privé. C’est une morale indolore, light, où tout est acceptable, mais d’où ont disparu le devoir et le sacrifice inconditionnels. Le postmodernisme a laissé loin derrière aussi bien le moralisme que l’antimoralisme19.

Or, une pareille évolution aboutit à une morale pleine d’ambiguïté. On a, d’un côté, un individualisme sans loi, qui se manifeste par l’exclusion sociale, l’endettement familial, les familles sans parents et les parents sans famille, l’analphabétisme, les sans-logis, les ghettos, les réfugiés, les marginaux, la drogue, la violence, la délinquance, l’exploitation, la criminalité en col blanc, la corruption politique et économique, la lutte sans scrupule pour le pouvoir, les modifications génétiques artificielles, les expériences sur des cobayes humains, etc. D’un autre côté, la société est nimbée d’un esprit de vigilance hypermoraliste, prêt à dénoncer toute forme d’atteinte à la liberté individuelle et au droit de chaque personne à l’autonomie : préoccupation éthique pour les droits de l’homme, pardon demandé pour les erreurs du passé, écologie, campagnes de lutte contre la drogue, le tabagisme, la pornographie, l’avortement, le harcèlement sexuel, la corruption et la discrimination, tribunaux éthiques, manifestations silencieuses, lutte contre les sévices sexuels infligés aux enfants, mouvements de secours pour les réfugiés, les pauvres, le tiersmonde, etc.20

En ce contexte, la morale néohédoniste de la vie postmoderne se traduit en exigences contradictoires. D’une part, nous avons des normes : tu dois manger sainement, garder la forme, lutter contre les rides, rester mince, apprécier le spirituel, te détendre, pratiquer le sport, réussir, exceller, contrôler tes pulsions violentes, etc. D’autre part, il y a la promotion du plaisir et de la vie facile, l’exonération de toute responsabilité morale, l’exaltation des dépenses de consommation et de l’image, la survalorisation du corps aux dépens de la spiritualité. Le résultat : dépression, vide intérieur, solitude, stress, corruption, violence, négligences, cynisme, etc.21

La morale postmoderne dans la vie quotidienne

Pour comprendre à quel point la morale postmoderne a affecté notre vie quotidienne, regardons deux listes typiques du projet postmoderne : il s’agit de « devoirs » moraux et de « permissions » morales :

Liste 1 : devoirs « moraux » dans « l’éthique » postmoderne :

Liste 2 : permissions « morales » :

Le « code de conscience » d’un postmoraliste

L’éthique postmoderne ne se limite pas à de pareilles listes. L’esprit de liberté extrême qui caractérise le postmodernisme a engendré son propre code de conscience. Dans l’atmosphère qui prévaut désormais, toute de néo-individualisme, un genre nouveau d’éléments idéologiques, socioculturels et éthiques s’est agglutiné pour donner naissance à un type nouveau de conscience postmoderne. Elle se décline un peu comme ceci :

Evaluation critique : une morale cynique

Tout cela étant dit, certains estimeront peut-être que l’éthique postmoderne n’est pas si mauvaise que ça. Certes, on peut trouver quelques apports positifs dans la préoccupation postmoderne pour les problèmes qui menacent de nos jours l’humanité. Un style de vie sain, le souci de l’environnement et la lutte contre la violence et contre la discrimination sont de fort bonnes choses. Par ailleurs, le postmodernisme met en lumière les échecs théoriques et pratiques de l’éthique du passé. Mais ne nous y trompons pas. Au cœur de l’éthique postmoderne, il n’y a pas trace d’une motivation morale, et seule prévaut sa quête individualiste de l’accomplissement et de l’autonomie personnels. Si le mobile de toute éthique authentique est de vaincre le mal par le bien, il faut admettre que le postmodernisme est vierge de toute inspiration morale et ne cherche qu’à combattre les excès du mal, sans vouloir nullement éradiquer ce dernier. Il lutte, ou plutôt se débat, contre certaines manifestations du mal sans en reconnaître les origines. Son but est de parvenir à l’autonomie de soi — une notion contre laquelle se dresse tout ce que la Bible dit à propos du péché.

Un système moral peut-il lutter contre le mal si son fondement même est l’obsession de soi, qui est, d’un point de vue biblique, la source du mal ? Est-il possible de parvenir au bonheur dans le genre de morale que défend le postmodernisme ? Si le bonheur est la quête de l’autonomie et de l’accomplissement personnels, la satisfaction du désir immédiat, le contrôle de toute liberté individuelle excessive sans véritable ouverture de l’âme à son voisin et à Dieu, alors, dans cette morale, la recherche du bonheur n’est que la reproduction perpétuelle de pensées, d’actions et d’attitudes que l’on connaît depuis toujours. On retrouve un vieux cocktail de vie et de mort, de plaisir et de douleur, de réussite et d’échec, de joie et de tristesse. Or tout cela ignore ce qui est sous-jacent à la quête humaine du bonheur : le désir d’autre chose, de quelque chose de différent, de quelque chose qui nous débarrasse de tous ces conflits antithétiques. Ce « quelque chose d’autre » est absent de la recherche postmoderne du bonheur. L’éthique postmoderne se contente de bien peu et se donne un but bien léger, en prétendant que, puisque les morales traditionnelles, y compris l’éthique chrétienne, n’ont pas su nous rendre meilleurs, il est temps de réduire nos ambitions et d’accepter les gens tels qu’ils sont.

Or cette attitude de résignation suppose que le christianisme ait déjà été véritablement mis en œuvre et ait échoué, auquel cas, sur cette base, on est bien obligé de juger insignifiant son potentiel de contribution positive. Pourtant cette hypothèse contredit la maxime postmoderne qui veut qu’il n’y ait point de vérité absolue. La vérité pure n’existe pas, proclame le postmodernisme, tout en présumant que la morale traditionnelle a eu sa chance, que l’homme d’aujourd’hui ne peut être amélioré, qu’un changement radical est impossible et que nous devons nous y résigner. Mais qui peut en être sûr et comment le savoir ? Il semblerait que le postmodernisme soit parvenu d’une manière ou d’une autre à acquérir quelques certitudes quant à la nature humaine et au sujet du futur, mais qu’il dénie ce savoir à toutes les idéologies et religions du passé. C’est pourquoi nous le tenons pour une posture essentiellement cynique, qui affirme (implicitement) d’un côté ce qu’elle nie (explicitement) de l’autre.

Raúl Kerbs (doctorat de l’université de l’État de Cordoba) enseigne la philosophie à l’université adventiste del Plata, en Argentine.

Notes et références :

  1. Kenneth Gergen, El yo saturado, Dilemas de identidad en el mundo contemporáneo (Barcelone : Paidós, 1992), p. 164-168.
  2. Beatriz Sarlo, Escenas de la vida posmoderna. Intelectuales, arte y videocultura en la Argentina (Buenos Aires : Ariel, 1994), p. 38-43.
  3. Sarlo, p. 27-33.
  4. Gilles Lipovetsky, El imperio de lo efímero (Barcelone : Anagrama, 1990), p. 225-231. L’empire de l’éphémère : la mode et son destin dans les sociétés modernes (Paris : Gallimard, 1987).
  5. Sarlo, p. 27-33.
  6. Lipovetsky, p.225-231.
  7. Gilles Lipovetsky, La era del vacío. Ensayos sobre el individualismo contemporáneo (Barcelone : Anagrama, 1986), p.14. L’ère du vide : essai sur l’individualisme contemporain (Paris : Gallimard, 1983).
  8. Lipovetsky, El imperio de lo efímero, p. 201, 202.
  9. Ibid., p. 313-315.
  10. Lipovetsky, La era del vacío, p. 7-11.
  11. Lipovetsky, El imperio de lo efímero, p. 196.
  12. Lipovetsky, La era del vacío, p. 7.
  13. Lipovetsky, El imperio de lo efímero, p. 251.
  14. Ibid., p. 256-258.
  15. Ibid., p. 321-324.
  16. Gilles Lipovetsky, El crepúsculo del deber. La ética indolora de los nuevos tiempos democráticos (Barcelone : Anagrama, 1994), p. 9-12, 46. Le crépuscule du devoir : l’éthique indolore des nouveaux temps démocratiques (Paris : Gallimard, 1992).
  17. Lipovetsky, El crepúsculo del deber, p. 13.
  18. Ibid., chapitres II, III.
  19. Ibid., p. 47-49.
  20. Ibid., p. 14,15, 55, 56, 208, 209.
  21. Ibid., p. 55sq.