La foi, la raison et le chrétien cultivé

« Seigneur, aide moi à ne jamais élever ma raison contre la Vérité. » -- Prière Juive.

Comment un croyant peut-il établir dans sa vie le rapport idoine entre foi et raison ? Au fil des siècles, cette question a suscité un immense intérêt et d'intenses préoccupations pour les chrétiens réfléchis. Les croyants faisant des études supérieures, travaillant dans la recherche ou dans des professions qui interpellent les fondements de leur foi, sont tout le temps confrontés à ce dilemme : comment intégrer la foi et la raison à leur vie quotidienne ? Il y a là cause de tension, encore accentuée parce que nombre de nos contemporains présupposent que l'intelligence ne s'accommode pas, ou mal, de la religion, ou s'ils s'en accommodent, que les convictions doivent se limiter à la sphère privée.

Comment les intellectuels chrétiens du passé ont-ils abordé ce problème ? Cet article propose d'abord une brève présentation des options retenues, avant de revenir sur les passages bibliques éclairant le mieux notre sujet et de suggérer comment les chrétiens réfléchis peuvent satisfaire à leur double passion : croire et cultiver une foi raisonnée.

Prémisses et définitions

Selon l'Écriture, Dieu a créé Adam et Ève aux origines de l'histoire de l'humanité et les a dotés de la rationalité, du « pouvoir personnel de penser et d'agir »1. Tirant parti de ces aptitudes, nos premiers ancêtres ont désobéi à Dieu, avec pour conséquence la perte de leur statut de perfection et de leur parfaite villégiature. Bien que nous ayons hérité des faiblesses de leur condition déchue, Dieu a préservé notre capacité de penser par nous-mêmes, de faire confiance et de choisir. D'ailleurs, un des buts de l'éducation adventiste n'est-il pas « d'apprendre aux jeunes à penser par eux-mêmes, à ne pas se contenter d'être le miroir de la pensée des autres »2 ?

Avant de poursuivre, il faut, pour une nécessaire clarté, définir quelques termes :

La foi, d'un point de vue chrétien, procède de notre volonté, qui choisit de faire toute confiance à Dieu en réponse à la révélation qu'il fait de lui-même et aux incitations de l'Esprit saint touchant notre conscience3. Il faut inclure dans la foi religieuse, plus forte que la croyance, le désir de vivre, et même de mourir, pour ce que l'on croit.

La raison est l'application de notre aptitude mentale à la pensée rationnelle, à la compréhension, au discernement et à l'acceptation d'un concept ou d'une idée. La raison exige clarté, constance, cohérence, et qu'on lui apporte des preuves correctes.

La croyance est une opération mentale, consistant à accepter comme vraie, comme factuelle ou comme réelle, une déclaration ou une personne. Certes, il est tout aussi possible de nourrir une croyance en quelque chose qui n'est pas vrai.

La volonté est l'aptitude et le pouvoir de choisir une croyance spécifique ou une orientation particulière de l'action, de préférence à d'autres. Le choix est le libre exercice de cette aptitude.

Il y a entre raison et foi des rapports asymétriques. Il est possible de croire en l'existence de Dieu (raison) sans croire en lui ou sans lui faire confiance (foi)4. Mais il est impossible de croire en Dieu et de lui faire confiance (foi) sans croire à son existence (raison).

J'accepte le primat de la foi dans la vie intellectuelle chrétienne, tel que l'expriment deux formules classiques : Fides quaerens intellectum (« La foi en quête de compréhension ») et Credo ut intelligam (« Je crois afin de comprendre »). Si la raison est importante pour la foi, elle ne peut en tenir lieu. Pour un chrétien, l'acquisition de la connaissance pour la connaissance n'est pas le but ultime de la vie. L'objectif le plus élevé d'une vie est la connaissance de Dieu et l'établissement avec lui d'un rapport personnel, tissé d'amour. Cette confiance, cette amitié amènent à obéir à Dieu et à se mettre, dans l'amour, au service du reste de l'humanité.

Rapports entre foi et raison

Comment les croyants ont-ils abordé, dans le passé, les questions relatives aux rapports entre foi et raison ? Comment devons-nous nous y prendre ? Tout au long de l'ère chrétienne, des approches diverses ont été adoptées, dont voici les grandes lignes5 :

1. Fidéisme : la foi ignore ou minimise le rôle de la raison pour accéder à l'ultime vérité. Selon cette position, la foi en Dieu est le suprême critère de vérité, qui doit suffire à un chrétien pour fonder sa certitude et garantir son salut. Pour les fidéistes, c'est par l'Écriture, par l'Esprit saint et par l'expérience que Dieu se révèle à la conscience humaine. Ces trois éléments suffisent pour que l'on puisse connaître toutes les vérités d'importance. Une devise contemporaine, populaire aux États-Unis, résume bien cette attitude : « Dieu le dit. Je le crois. Affaire classée. »

Le fidéisme radical, non rationnel, a été pour la première fois formulé par Tertullien (vers 160-230), un des premiers apologistes chrétiens, connu pour son attitude critique envers la culture ambiante. C'est ce Tertullien chicaneur qui s'est exclamé : Credo quia absurdum (« Je crois parce que c'est absurde »). Durant les siècles ultérieurs, d'autres auteurs chrétiens ont vanté la suprême valeur d'une foi aveugle, en opposition directe à la raison humaine. Poussé à l'extrême, le fidéisme rejette toute pensée rationnelle, s'oppose à l'éducation supérieure et à la recherche scientifique, et peut déboucher sur une religiosité particulière et mystique.

Les critiques du fidéisme, en particulier de son expression la plus radicale, observent que la foi en Dieu et en Jésus-Christ postule l'existence d'un Dieu, un Dieu s'étant révélé à l'humanité et l'ayant fait en Jésus, et qu'à moins de démontrer le caractère raisonnable de ces postulats, ou à tout le moins qu'ils ne vont pas à l'encontre de la raison, y croire ne vaut pas mieux que de croire une absurdité. Qui plus est, les chrétiens (qui reçoivent la Bible comme une révélation de Dieu, digne de confiance) doivent, par nécessité, exploiter leur capacité rationnelle afin de bien comprendre et d'accepter les propositions et les exhortations figurant dans l'Écriture. Si la Bible est véritablement l'expression propositionnelle de la volonté divine et le fondement de la foi et de la pratique du chrétien, la raison humaine ne saurait être tenue à l'écart.

2. Rationalisme : la raison humaine interpelle et finit par saper la foi religieuse. Les rationalistes maintiennent que la raison humaine constitue la source première de la connaissance et de la vérité, et donc qu'elle est à la base de toute croyance.

Pour le rationalisme moderne, l'autorité religieuse et la révélation spirituelle ne peuvent servir de sources à une information fiable. Ce courant de pensée est devenu florissant avec le retour de l'humanisme qui a marqué la Renaissance européenne (xive-xvie siècle), chantant les louanges de la créativité et du potentiel de l'humanité, et avec les Lumières (xviiie siècle) et leur critique systématique des doctrines et institutions en place. Il a fini par muter en ce scepticisme moderne qui questionne, doute ou combat les conclusions et croyances généralement acceptées, et par aboutir à l'athéisme contemporain, négation de l'existence même de Dieu. Friedrich Nietzsche, Karl Marx et Sigmund Freud en sont les représentants les mieux connus.

Pour justifier son opposition à la foi, le rationalisme prétend que les religions tendent à soutenir des croyances qui ne sont que traditionnelles et parfois même irrationnelles, et à faire obstacle au plein accomplissement des êtres humains, tant au plan individuel que collectif. Les rationalistes estiment aussi que la réalité du mal en ce monde est incompatible avec l'existence d'un Dieu tout-puissant, aimant et sage, tel que l'ont traditionnellement conçu les chrétiens.

3. Dualisme : la foi et la raison fonctionnent dans des sphères distinctes, et ne se confortent ni ne se contredisent.

Nombreux sont les scientifiques actuels, dont des chrétiens, qui maintiennent que la science s'occupe de « faits » objectifs, alors que la religion s'attache aux questions morales dans une perspective personnelle, subjective. En conséquence, selon eux, les sphères d'activité de la raison et de la foi, du savoir et des valeurs, n'ont aucun rapport entre elles6.

Les chrétiens croyant en la Bible ne sont pas disposés à accepter cette position. Ils considèrent, par exemple, que le Jésus-Christ représenté dans les évangiles n'est pas seulement le centre de leur foi en tant que Dieu incarné, mais est aussi quelqu'un de bien réel, qui vécut sur cette terre à un moment et en un lieu précis de l'histoire humaine. Ils estiment que les événements narrés dans l'Écriture, et les personnages qui y figurent, furent tout aussi réels et appartiennent au continuum de l'histoire, comme le confirme une masse croissante de preuves documentaires et archéologiques.

Toute tentative de séparer les sphères de la raison et de la foi relègue la religion chrétienne au domaine des sentiments personnels, de la subjectivité individuelle, et la ramène, en fin de compte, au niveau d'un mythe fantaisiste et dénué de toute pertinence. Chrétiens et non-chrétiens possèdent des convictions variées et souvent contradictoires et, si on ne peut en distinguer la véracité ni le caractère fallacieux à l'aide de preuves et d'arguments raisonnables, nulle croyance, qu'elle soit religieuse ou philosophique, ne peut prétendre à la fiabilité et à l'allégeance des fidèles.

4. Synergie : la foi et la raison sont en mesure de collaborer mutuellement et de se renforcer l'une l'autre pour poursuivre la quête humaine de la vérité et l'engagement en faveur de cette dernière.

Les partisans de cette position maintiennent que le christianisme représente un système de croyances et de pratiques intégré, doté de cohérence interne, méritant aussi bien l'engagement de la foi que l'assentiment de la raison. Pour eux, foi et raison sont deux domaines qui s'interpénètrent. Les vérités reposant sur la seule foi sont celles que Dieu a révélées mais que la raison ne peut découvrir (exemples : la Trinité, le salut par la grâce au moyen de la foi). Les vérités auxquelles nous pouvons accéder tant par la foi que par la raison sont révélées par Dieu mais peuvent aussi être découvertes et comprises par la raison humaine (exemples : l'existence de Dieu, la loi morale objective). Les vérités affirmées par la raison et non par la foi sont celles que Dieu n'a pas directement révélées mais que la raison humaine a mises au jour (exemples : les lois de la physique, les formules mathématiques).

C. S. Lewis, apologiste chrétien renommé, disait qu'afin d'être véritablement moraux, les humains doivent croire que les principes moraux fondamentaux ne dépendent point des conventions humaines. Il s'agit de concepts jouissant d'une réalité transcendante qui permet à tout être humain de les connaître. Et Lewis maintenait, par ailleurs, que l'existence de tels principes présuppose celle d'un Être ayant le pouvoir de les promulguer et une forte propension à le faire7.

Si le monde réel peut être compris par la raison humaine sur la base de l'investigation et de l'expérience, c'est qu'il s'agit d'un monde intelligible. Son aptitude à être soumis à l'investigation scientifique, tant au plan cellulaire que galactique, permet à l'humanité de découvrir des lois qui sont autant de preuves d'une conception intelligente des plus complexes. Cette création extrêmement élaborée de toutes les facettes de l'univers, rendant possible l'existence sur cette planète d'une vie intelligente, nous renvoie à un grand concepteur.

Il s'ensuit que l'expérience religieuse et la conscience morale peuvent être perçues comme indices de l'existence de cet Être envisagé par la recherche scientifique comme concepteur intelligent du cosmos et soutien de la vie.

La raison peut nous aider à passer de la compréhension à l'acceptation et, dans l'idéal, à la croyance. La foi, quant à elle, est un choix de la volonté et va au-delà de la raison. Une réflexion mesurée, sous la férule de l'Esprit saint, peut éliminer les obstacles sur le chemin qui mène à la foi. Et quand la foi est déjà là, la raison peut servir à renforcer l'engagement religieux8.

La foi et la raison dans une perspective biblique

Dans la conception hébraïque du monde, telle qu'elle transparaît dans l'Ancien Testament, la vie humaine était l'ensemble intégré de la croyance et du comportement, de la confiance et de la réflexion. Pendant la majeure partie de leur existence, les Israélites acceptèrent comme un fait établi la réalité de Dieu, dont les révélations étaient attestées par leurs Écritures et dont les interventions surnaturelles traversaient leur histoire avec la force de l'évidence. Pour ce peuple, l'ennemi de la croyance en ce Dieu vrai n'était pas l'incroyance mais le culte des divinités païennes, tristes produits d'une imagination humaine dévoyée. Son but n'était pas le savoir théorique mais la sagesse -- le don de bien penser qui permet de bien choisir et de vivre dans le bien. « Le début de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur ; la connaissance des saints, c'est l'intelligence. » (Proverbes 9.10)

Le Nouveau Testament reflète la transition vers un contexte culturel différent, au sein duquel le monothéisme hébreu se trouvait d'ores et déjà fragmenté en sectes juives diverses tout en subissant l'influence du polythéisme gréco-romain, du culte de l'empereur et de l'agnosticisme. L'Église chrétienne des origines entrant en interaction avec cet environnement philosophico-religieux, elle s'est mise à formuler la distinction et les rapports entre raison et foi, accordant à celle-ci une position privilégiée dans la vie du croyant.

Il est possible de condenser, à l'aide des propositions suivantes, les enseignements bibliques en matière de foi et de raison :

1. L'Esprit saint éveille la foi et éclaire la raison. Si la conscience humaine ne bénéficiait pas de l'influence persistante de l'Esprit saint, aucun d'entre nous ne deviendrait chrétien, car à l'état naturel, nous ne cherchons pas à rencontrer Dieu (Romains 3.10,11), nous ne reconnaissons pas notre besoin désespéré de sa grâce (Jean 16.7-11), ou ne comprenons rien en matière spirituelle (1 Corinthiens 2.14). Ce n'est que par le truchement de l'Esprit saint que nous sommes amenés à accepter Dieu, à croire en lui et à lui faire confiance (Jean 16.14). Une fois produite cette miraculeuse transformation (Romains 12.1,2), l'Esprit saint nous enseigne (Jean 14.26), nous guide « dans toute la vérité » (Jean 16.13), et nous permet de distinguer la vérité de l'erreur (1 Jean 4.1-3).

2. La foi doit être pratiquée et cultivée tout au long de la vie. Chaque être humain a reçu une « mesure de la foi » (Romains 12.3) -- à savoir, une aptitude de base à faire confiance à Dieu -- et chaque chrétien est encouragé à avoir une foi « en pleine croissance » (2 Thessaloniciens 1.3). D'ailleurs, « sans la foi, il est impossible de plaire [à Dieu], car celui qui s'approche de Dieu doit croire que celui-ci est et qu'il récompense ceux qui le recherchent » (Hébreux 11.6). D'où la supplication d'un père angoissé s'adressant à Jésus : « Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! » (Marc 9.24) et l'insistante demande des disciples : « Donne-nous plus de foi. » (Luc 17.5)

3. Dieu apprécie la raison humaine et y fait appel. Bien que ses pensées soient infiniment supérieures aux nôtres (Ésaïe 55.8,9), Dieu a choisi de communiquer de manière intelligible avec l'humanité, se révélant à travers l'Écriture (2 Pierre 1.20,21), à travers Jésus-Christ qui s'appela lui-même « la vérité » (Jean 14.6), et à travers la nature (Psaume 19.1). Il veut argumenter avec nous (Ésaïe 1.18). Jésus a fréquemment suscité le dialogue et la réflexion avec ses auditeurs, attendant d'eux une réponse raisonnée (voir, par exemple, sa conversation avec Nicodème, Jean 3, ou avec la Samaritaine, Jean 4). À la demande du haut fonctionnaire éthiopien, Philippe a expliqué une prophétie messianique trouvée dans l'Écriture afin que cet homme puisse comprendre et croire (Actes 8.30-35). Les croyants de Bérée ont été bénis parce qu'ils examinaient « chaque jour les Écritures pour voir si ce qu'on [Paul] leur disait était exact » (Actes 17.11). L'ultime but de la vie est de connaître Dieu et d'accepter Jésus-Christ comme sauveur, une telle connaissance personnelle permettant d'accéder à la vie éternelle (Jean 17.3).

4. Dieu nous donne assez de preuves pour croire en lui et lui faire confiance. L'observateur impartial sait distinguer, dans l'univers naturel, toute la magnificence du pouvoir créateur du Seigneur (Ésaïe 40.26). « Ce qui chez lui est invisible -- sa puissance éternelle et sa divinité -- se voit fort bien [...] quand l'intelligence le discerne par ses ouvrages. » Ceux qui, niant toute évidence, rejettent son existence et son pouvoir créateur « sont donc inexcusables » (Romains 1.20). Et quand Thomas fit part de ses doutes quant à la réalité de la résurrection du Christ, ce dernier lui en donna la preuve tangible et lui lança ce défi : « Ne sois pas un incroyant, deviens un homme de foi ! » (Jean 20.27) Face à des questions sur l'origine de l'univers, notre point de départ doit être la foi, reposant sur la révélation divine : « Par la foi, nous comprenons que les mondes ont été formés par une parole de Dieu, de sorte que ce qu'on voit ne provient pas de ce qui est manifeste. » (Hébreux 11.3)9

5. Dieu propose des directives claires pour notre vie, mais accepte nos choix. Au jardin d'Eden, Dieu a confié à Adam et à Ève le pouvoir de choisir -- de lui obéir ou de lui désobéir -- et les a avertis : au cas où ils choisiraient la seconde option, les conséquences seraient d'une extrême tristesse (Genèse 2.16,17). Plus tard, s'exprimant par la voix de Moïse, Dieu réitéra les termes du choix : « Regarde, j'ai placé aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur. [...] Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance. » (Deutéronome 30.15,19) C'est toujours avec la plus exquise courtoisie qu'il fait appel à la conscience humaine : « Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un m'entend et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je dînerai avec lui et lui avec moi. » (Apocalypse 3.20) Plus que tout, Dieu attend de ses créatures un amour, une obéissance et un culte librement choisis et raisonnés (Jean 4.23,24 ; 14.15 ; Romains 12.1 [logikén = raisonnable et spirituel]).

6. Foi et raison agissent de concert dans la vie et le témoignage du croyant. Paul a dit qu'accepter Jésus-Christ comme sauveur dépendait d'une compréhension rationnelle de l'Évangile : « Ainsi la foi vient de ce qu'on entend, et ce qu'on entend par la parole du Christ. » (Romains 10.17) Chrétiens, on attend de vous d'être « toujours prêts à présenter votre défense devant quiconque vous demande de rendre compte de l'espérance qui est en vous » (1 Pierre 3.15 [défense = apologían en grec : réponse, justification ; compte = lógon en grec : raison, mot, explication]). Pierre incite aussi les chrétiens : « Faites tous vos efforts pour joindre à votre foi la force morale, à la force morale la connaissance. » (2 Pierre 1.5)

Face aux questions et aux doutes

Penchons-nous maintenant sur les implications pratiques de ce que nous avons observé. Que peut faire un chrétien croyant à la Bible pour traiter la tension qui s'instaure inévitablement entre sa foi et sa raison quand il doit faire face à des questions conflictuelles dans ses études, ses recherches ou son vécu ? Voici quelques suggestions pouvant être utiles10 :

1. Souvenez-vous que la vérité est inséparable de Dieu. Dieu, en nous créant, a fait de nous des créatures rationnelles, à l'esprit curieux. Nous lui faisons honneur quand nous exploitons nos capacités mentale pour explorer, pour découvrir, pour apprendre et pour inventer, fonctionnant en interaction avec le monde qu'il a créé et qu'il maintient. Chaque fois que nous faisons appel à notre rationalité et à notre créativité, dans une attitude d'humilité et de gratitude, nous manifestons avec notre esprit notre amour pour le Seigneur. Les croyants ne doivent craindre ni l'étude, ni la recherche, ni les découvertes. S'il y a divergence entre « la vérité de Dieu » et « la vérité de l'homme », c'est parce que nous nous méprenons sur l'une ou sur l'autre, ou sur les deux. Comme en Christ « sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance » (Colossiens 2.3), toute vérité est vérité de Dieu.

2. Admettez que la Bible ne dit pas tout ce qu'il y a à savoir. Le savoir de Dieu est infiniment plus vaste et plus profond que le nôtre. C'est pourquoi il a dû, pour entrer en communication avec nous, s'abaisser à notre niveau et au cadre limité de notre capacité de compréhension. Comme l'a dit Jésus aux disciples, « j'ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter maintenant » (Jean 16.12). Qui plus est, notre statut déchu gêne et restreint notre compréhension. « Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir, d'une manière confuse, mais alors ce sera face à face. Aujourd'hui je connais partiellement, mais alors je connaîtrai comme je suis connu. » (1 Corinthiens 13.12) On peut approcher la Bible comme un livre d'histoire, de littérature, de droit ou de biographie, mais son principal objet consiste à nous aider à connaître Dieu et à nous enseigner comment devenir ses amis et comment vivre une vie pieuse, en préparation pour l'éternité. Sur la nouvelle terre, nous aurons tout le temps et toutes les opportunités imaginables pour explorer l'immense complexité du cosmos et de ses habitants, et pour nous en enrichir intellectuellement.

3. Distinguez entre la parole de Dieu et les interprétations humaines. Les traditions et les idées préconçues, choses bien humaines, nous font souvent trouver dans la Bible ce qui n'y est pas. Un parallèle édifiant nous est fourni par l'histoire de Copernic (1473-1543) selon qui-- à partir de ses études et de ses observations -- les planètes, y compris la Terre, tournaient autour du Soleil. Puisque la plupart des astronomes tenaient encore pour vraie la théorie géocentrique de Ptolémée, nombre de dirigeants religieux de son époque ont considéré comme hérétiques les idées de Copernic. Ils croyaient qu'à cause de l'importance de l'humanité dans les plans du Seigneur, ainsi que du rôle qu'y jouait la position centrale de la Terre, le Soleil et les planètes se devaient de tourner autour du globe terrestre. Mais quand Galilée et Kepler ont apporté des preuves confortant les vues de Copernic, leur découverte n'a détruit ni Dieu ni le christianisme.

Trois siècles plus tard, Charles Darwin a croisé le fer avec de nombreux théologiens de son temps, qui croyaient en une absolue fixité des espèces, chose que n'exige pas le récit biblique. Il n'y a pas très longtemps, certains chrétiens affirmaient que Dieu ne permettrait pas que les humains voyagent dans l'espace ou atterrissent sur la Lune. Là encore, ces positions se sont avérées fausses, montrant qu'elles reposaient sur des interprétations et des extrapolations toutes personnelles.

4. Prenez conscience du fait que l'aventure scientifique revient à explorer continuellement un seul segment de la réalité. La science expérimentale ne s'occupe que de phénomènes susceptibles d'être observés, mesurés, manipulés, dupliqués et falsifiés. Contrairement à l'impression que donnent de nombreux manuels scientifiques et les médias, la science expérimentale moderne aboutit fréquemment à des ajustements. Certes, bien des lois de base de l'univers sont acceptées par tous. Mais les scientifiques poursuivent leurs recherches et admettent que les théories et les explications que l'on avait acceptées pendant des années puissent être remplacées par d'autres théories et interprétations paraissant plus exactes et plus fiables11. Comme prémisse méthodologique, les scientifiques adoptent, pour travailler dans leurs disciplines, un cadre naturaliste excluant le surnaturel. Nombre d'entre eux sont agnostiques ou athées ; leurs convictions, pourtant, ne reposent pas sur des observations scientifiques mais sur des choix personnels. Ceux qui, parmi eux, ont l'esprit ouvert à la possibilité que Dieu existe, découvrent dans le monde naturel une abondance de preuves de l'existence d'un grand Concepteur intelligent qui a programmé l'univers et la vie et continue de les soutenir.

5. Créez-vous un dossier mental pour les questions non résolues. Au cours de nos études, durant notre expérience de la vie, diverses questions vont inévitablement se poser, auxquelles même la Bible ne pourra donner de réponse satisfaisante. En certains cas, nous parviendrons à leur trouver une explication ultérieurement. Mais en d'autres cas, elles demeureront sans solution. Exemple classique : la tension entre notre croyance en un Dieu tout-puissant, aimant, et la souffrance des innocents. Bien qu'abondent les preuves de la puissance et de l'attention de Dieu, nous ne pouvons pas comprendre tout à fait pourquoi les tragédies humaines et les catastrophes naturelles se produisent dans un univers dont il est le souverain. Et comme tant d'autres croyants avant nous, nous tentons de trouver du sens en ce profond mystère, et dans d'autres. Ce que nous pouvons faire de mieux avec ces problèmes consiste à suspendre tout jugement, à continuer d'y réfléchir à l'aide de la prière, et à demander conseil à des croyants expérimentés. Un jour, nous parviendrons à une nouvelle perception du mystère, à moins que Dieu ne décide de clarifier ces contradictions à notre intention. Notre foi en Dieu ainsi que notre admission des limites de notre esprit exigent que nous apprenions à vivre en compagnie de certaines incertitudes, de certains mystères.

Conclusion

Pour illustrer la thèse majeure de cet essai, représentons-nous notre esprit comme un tribunal siégeant tous les jours de notre vie, son intégrité et sa liberté étant sous la protection de Dieu en personne12. Dans ce tribunal, c'est notre volonté personnelle qui est juge, alors que la raison et la foi sont les avocats qui déposent devant la cour les preuves à examiner et appellent les témoins pour présenter leurs points de vue. Les preuves et les témoignages qu'ils accumulent proviennent de toute une gamme de sources : l'influence des gens que nous aimons et respectons, le sentiment d'aimer et d'être aimé, nos interactions sociales et notre dialogue avec les autres, nos observations du monde naturel, nos expériences spirituelles dans la prière et au service d'autrui, nos lectures et recherches, les joies et les chagrins de notre vie, notre adoration individuelle et collective du Seigneur, notre réaction à la beauté artistique, l'impact de nos habitudes et de notre mode de vie, ainsi que notre quête de cohérence et d'authenticité intérieures.

Notre volonté procède à un tri constant de cette multiplicité de perceptions et de données affectives, spirituelles, rationnelles et esthétiques, les évaluant à l'aune d'un certain code : notre conception du monde13.

Il arrive parfois que les arguments avancés soient recevables et viennent conforter nos convictions de foi. En d'autres circonstances, les éléments présentés vont provoquer un ajustement dans notre conception du monde et une modification de nos croyances. Ces changements auront, à leur tour, un impact sur notre conduite. Il se peut aussi que la volonté préfère ne pas trancher. Poliment assis dans les travées, l'Esprit saint se tient prêt à intervenir pour suggérer la prudence, offrir une correction ou une affirmation. D'autres voix, peut-être celles d'observateurs qu'on n'avait point invités, se font aussi entendre dans ce tribunal, soulevant des objections, présentant des preuves contraires et tentant de faire admettre leurs doutes. Le tribunal de notre volonté continuera ses délibérations jusqu'au dernier jour de notre vie consciente.

Chrétiens réfléchis, nous sommes appelés à aimer Dieu autant avec notre esprit qu'avec notre volonté, intégrant dans notre vie les exigences de la foi et de l'intellect. Pour le croyant cultivé, il n'y a « pas d'incompatibilité entre une foi vitale et une éducation en profondeur, disciplinée et d'ample portée, entre la piété et la pensée systématique, entre la vie de la foi et la vie de l'esprit14 ». Afin de nourrir ces trois facettes des capacités que Dieu nous a données -- foi, intellect et volonté -- nous avons le devoir d'approfondir chaque jour notre amitié avec Dieu et notre engagement pour la vérité. Il espère que, face aux preuves dont nous disposons, nous saurons prendre nos décisions avec intelligence15.

Humberto M. Rasi (doctorat de l'université Stanford) a récemment pris sa retraite de directeur du département de l'Éducation de la Conférence générale et poursuit sa tâche de rédacteur en chef de Dialogue.

Notes et références

    Les citations bibliques sont tirées de la Nouvelle Bible Segond.

  1. Ellen G. White, Éducation (Dammarie-lès-Lys : Vie et santé, 1986), p. 19.
  2. Ibid, p. 20.
  3. Dans le même ouvrage, Ellen White définit la foi de manière limpide : « Avoir la foi, c'est faire confiance à Dieu, croire qu'il nous aime et sait mieux que personne ce qui est pour notre bien. » (P. 285)
  4. Tu crois que Dieu est un ? Tu fais bien : les démons le croient aussi, et ils tremblent. » (Jacques 2.19)
  5. Voir Hugo A. Meynell, « Faith and Reason », in The Encyclopedia of Modern Christian Thought, dir. Alister E. McGrath (Oxford : Blackwell, 1993), p. 214-219.
  6. Stephen Jay Gould, récemment décédé, écrivain et professeur d'histoire des sciences à l'université de Harvard, a dit que « le conflit entre science et religion n'existe que dans la tête des gens, et non dans la logique ni dans l'utilité réelle de ces deux domaines si différents et si également vitaux ». À son avis, « la science s'efforce d'enregistrer le caractère factuel du monde naturel et de mettre au point des théories qui coordonnent et expliquent les faits en question. Quant à la religion, elle agit dans le domaine tout aussi important, mais extrêmement différent, des buts, du sens et des valeurs de l'humain. » Cité par Houston Smith, Why Religion Matters (Harper San Francisco, 2001), p. 70, 71.
  7. Et l'apôtre Paul de réfléchir en ces termes : « Quand des non-Juifs, qui n'ont pas la loi, font naturellement ce que prescrit la loi, ceux-là, qui n'ont pas la loi, sont une loi pour eux-mêmes ; ils montrent que l'oeuvre de la loi est écrite dans leur coeur ; leur conscience aussi en rend témoignage, ainsi que leurs raisonnements qui les accusent ou les défendent tour à tour. » (Romains 2.14-16)
  8. Voir Peter Kreeft et Ronald K. Tacelli, Handbook of Christian Apologetics (Downer's Grove, Illinois : InterVarsity Press, 1994), p. 29-44.
  9. Dieu ne nous demande jamais de croire sans donner à notre foi des preuves suffisantes. Son existence, son caractère, la véracité de sa Parole, tout cela est établi par des témoignages qui en appellent à notre raison ; et ces témoignages sont abondants. Toutefois, Dieu n'a jamais enlevé la possibilité du doute. Notre foi doit reposer sur des preuves et non sur une démonstration. Ceux qui désirent douter en auront l'occasion, tandis que ceux qui veulent réellement connaître la vérité, trouveront des preuves abondantes qui affermiront leur foi. » Ellen White, Le meilleur chemin (Dammarie-lès-Lys : Vie et santé, 2000), p. 103.
  10. D'après Jay Kesler, « Équipement de survie », Dialogue universitaire 6.2 (1994), p. 24, 25.
  11. Thomas Kuhn, dans son livre La Structure des révolutions scientifiques (Paris : Flammarion, 1983), a montré comment les scientifiques travaillent dans le cadre d'un paradigme conceptuel dont l'acceptation est générale et qui évolue avec le temps.
  12. Je dois à Michael Pearson la structure de base de cette illustration, que j'ai développée ici. Voir son essai, « Foi, raison et vulnérabilité », Dialogue universitaire 1.1 (1989), p. 11-13, 27.
  13. La conception du monde est la vision globale de la vie et du monde qui habite chaque individu arrivé à maturité. Elle répond à quatre grandes questions : qui suis-je ? où suis-je ? qu'est-ce qui ne va pas ? quelle est la solution ? Voir Brian Walsh et Richard Middleton, The Transforming Vision : Shaping a Christian Worldview (Downers Grove, Illinois : InterVarsity Press, 1984).
  14. Arthur F. Holmes, Building the Christian Academy (Grand Rapids, Michigan : William B. Eerdmans Publishing Company, 2001), p. 5. Voir aussi William Lane Craig, Reasonable Faith : Christian Truth and Apologetics, éd. rév. (Wheaton, Illinois : Crossway Books, 1994).
  15. Voir Richard Rice, « Quand les croyants réfléchissent », Dialogue universitaire 4.3 (1992), p. 8-11. Rice est l'auteur de l'ouvrage Reason and the Contours of Faith (Riverside, Californie : La Sierra University Press, 1991).