Le canon de la Bible : un tour d’horizon

De tous les livres de l’histoire humaine, aucun n’est aussi unique par son origine, aussi prodigieux par ses affirmations, aussi dynamique par ses promesses, aussi complet et général par son message que ne l’est la Bible. Ce livre n’est pas ordinaire. D’ailleurs ce n’est pas un livre mais une vraie bibliothèque — 39 livres pour l’Ancien Testament et 27 pour le Nouveau. Sa composition a pris des siècles ; son autorité dure bien davantage. Quelque 1 600 ans séparent le premier de ses auteurs (Moïse) du tout dernier (Jean). Leurs origines comme leurs niveaux d’éducation étaient des plus divers, du plus érudit au moins éduqué. De même pour leur statut et leurs activités : certains étaient bergers, guerriers ou pêcheurs, d’autres rois, législateurs, hommes d’État, courtisans, prêtres, poètes ou médecins.

Inévitablement, leurs styles d’écriture reflètent ces différences. Certains écrivent en juristes, d’autres en poètes mystiques, d’autres encore en historiens. Certains clament leur lyrisme en prose, d’autres en vers ; certains usent de paraboles et d’allégories, d’autres de récits biographiques ou de souvenirs personnels et de journaux intimes, alors que certains rédigent des prophéties et que d’autres encore transmettent simplement leur correspondance personnelle.

Vu pareille diversité, pourquoi ces 66 livres sont-ils apparus suffisamment « différents » des autres ou « saints » pour être inclus dans le « canon » de la Bible ?

Ce qu’il faut d’abord comprendre, c’est qu’aucune personne isolée, ni aucun comité, n’a procédé à la compilation de la Bible. La Bible s’est formée. Cela concerne aussi bien l’Ancien que le Nouveau Testament. Le principe unificateur qui fait de la Bible un ensemble différent, saint et vivant, c’est le Christ lui-même, porteur de notre salut, et on le voit à l’œuvre en examinant tout le processus de rédaction de ces livres et de reconnaissance de leur inspiration divine.

Le canon de l’Ancien Testament

« Peu de gens se rendent compte, écrit George Smith, que l’Église de Jésus-Christ dispose d’une garantie supérieure pour son canon de l’Ancien Testament que pour son canon du Nouveau1. » Cette garantie supérieure tient à la relation établie par Jésus entre lui et l’Ancien Testament, qu’il cite fréquemment comme source de son autorité. Après sa résurrection, il dit à ses disciples que tout ce qui lui était arrivé, dont sa crucifixion, n’était que l’accomplissement de prophéties de l’Ancien Testament, où l’on trouve effectivement un peu partout de telles prophéties messianiques. Quant au Nouveau Testament, il ne jouissait pas de la même autorité issue du Seigneur car il était encore à rédiger.

L’autorité de l’Ancien Testament était acceptée par le peuple à qui il était destiné — Israël — longtemps avant l’arrivée du Messie. Un exemple suffira : lors d’un grand nettoyage du temple, sous le règne de Josias, le « Livre de la Loi », longtemps négligé, fut retrouvé et présenté au roi, qui le lit, se rendant compte qu’il avait été perdu à cause de l’indifférence de ses prédécesseurs. À des époques antérieures, il avait été gardé dans le tabernacle, puis dans le temple, et les prêtres en faisaient souvent lecture. Le roi avait à sa disposition un second exemplaire. La redécouverte de ce livre fut perçue par Josias et par les chroniqueurs ultérieurs comme un événement de grande portée. Le roi en lisait au peuple, à haute voix, des passages extraits du Lévitique (26) et du Deutéronome (28 et 29). On peut en déduire que le Livre de la Loi représentait les cinq premiers livres de la Bible ou au moins une partie d’entre eux. Cette redécouverte servit de tremplin à la réforme du royaume.

Pendant les 70 années de l’exil babylonien, les paroles des prophètes alors disponibles furent de plus en plus appréciées. Juda avait cessé d’exister en tant que nation, et avec lui sa capitale et son temple. Mais demeurait le Livre de la Loi et les livres des prophètes.

Le Talmud juif déclare qu’Esdras, qui prit la tête du peuple à la fin de l’exil, entreprit de recueillir et de mettre en forme les textes de la Loi et des Prophètes. Il suggère aussi qu’une « Grande Synagogue » fut convoquée et que, sur plusieurs années, l’ensemble de la Loi, des Prophètes et des Écrits a été discuté. Outre le travail réalisé par Esdras, suggèrent de nombreux érudits, les membres de cette Grande Synagogue ont entrepris un travail rédactionnel de mise en forme.

On répartit habituellement les livres de l’Ancien Testament en quatre sections : le Pentateuque (livres de Moïse), les livres historiques (de Josué à Esther), les cinq livres de poésie et d’éthique (de Job au Cantique des Cantiques), et les livres des prophètes (d’Ésaïe à Malachie).

L’œuvre d’élaboration de ce que nous appelons l’Ancien Testament avait débuté, grâce à Esdras et à la Grande Synagogue, dès 450 av. J.-C. La plupart des spécialistes admettent maintenant qu’à l’époque du Christ, l’Ancien Testament existait sous la forme que nous venons d’esquisser.

Après la chute de Jérusalem en 70 apr. J.-C., il y eut d’abondantes discussions sur le canon de l’Écriture. Un rabbin dénommé Yohanan ben Zakkaï obtint la permission écrite des autorités romaines de convoquer le concile de Jamnia afin d’en débattre. Mais ces débats ne se sont focalisés que sur quatre livres tenus pour « marginaux » : Proverbes, Ecclésiaste, Cantique des Cantiques et Esther. Après qu’on en eut disserté sous tous les angles, le concile décida de les inclure dans le canon, en compagnie des autres livres que nous connaissons comme formant l’Ancien Testament. En fait, le concile n’avait guère le choix ; « les livres qu’on décida de reconnaître comme canoniques étaient déjà généralement acceptés, même s’ils avaient fait l’objet de questions. Ceux qu’on refusa d’inclure ne l’avaient jamais été. On n’expulsa du canon aucun livre qui y figurait déjà2. »

Ce n’est pas le concile de Jamnia qui a conféré autorité aux livres de la Bible en les incluant sur une liste sacrée. Ils figurent dans cette liste — le canon — parce qu’ils étaient déjà reconnus comme étant d’inspiration divine, faisant autorité et ce, dans la plupart des cas, depuis des siècles.

Contemporain du Christ, Philon d’Alexandrie acceptait le canon de l’Ancien Testament sous sa forme connue de nos jours. Il en est de même pour Flavius Josèphe, du premier siècle apr. J.-C. La plus ancienne liste connue des livres de l’Ancien Testament fut établie par Méliton, évêque de Sardes, vers 170 apr. J.-C. , et préservée par Eusèbe de Césarée dans le quatrième volume de son Histoire ecclésiastique3.

Le canon du Nouveau Testament

Le Nouveau Testament comporte trois catégories de livres : les narrations (les quatre évangiles et les Actes des Apôtres), les épîtres, et l’Apocalypse.

Même s’il ne fallut que 50 ans pour écrire le Nouveau Testament, il en fallut beaucoup plus pour qu’il prenne sa forme actuelle. Ce n’est pas avant l’an 367 de notre ère que l’on trouve la liste de ses livres sous leur exacte forme présente, liste qui figure dans une lettre pascale de la plume d’Athanase, évêque chrétien.

Durant les deux siècles et demi environ écoulés entre l’achèvement du dernier livre du Nouveau Testament et cette liste, on a beaucoup discuté des livres qui devaient être ou ne pas être inclus dans le canon. Pour les premiers chrétiens, l’Écriture c’était l’Ancien Testament. Mais progressivement, certains textes chrétiens se sont vu accorder le même statut, « non par la décision d’un concile […] mais par le commun accord des fidèles ; l’intuition spirituelle de l’Église en est lentement venue à choisir ceux de ses écrits qui devaient être tenus pour “canoniques”4 ».

Comment est-on arrivé au « commun accord des fidèles » ? À quelles sources « l’intuition spirituelle de l’Église » a-t-elle puisé ?

Les livres écartés du canon de l’Ancien Testament furent dénommés Apocryphes. Un autre groupe de livres à l’attribution erronée — appelés les Pseudépigraphes — fut aussi rejeté. Les Apocryphes sont des recueils d’histoire et de sagesse. Les Pseudépigraphes contiennent beaucoup de magie et peu d’histoire. En examinant les livres écartés du canon néotestamentaire — les « Apocryphes » du Nouveau Testament — nous devinons à nouveau l’intervention d’un guide surnaturel.

On a retenu les livres acceptés comme étant d’inspiration divine et ayant fait la preuve de leur aptitude à aider hommes et femmes et à faire connaître le Christ. On a reconnu qu’ils avaient été rédigés par des hommes proches de Jésus et ayant pris part à la grande aventure qui, au premier siècle de notre ère, porta l’Évangile jusqu’aux bornes du monde alors connu.

Un contemporain grec d’Athanase a parlé de « l’écho d’une grande âme », clamant qu’il l’entendait résonner dans les livres du canon néotestamentaire. William Barclay, spécialiste très connu du Nouveau Testament, déclare : « C’est l’accent du sublime qu’on trouve dans les livres du Nouveau Testament. Ils sont marqués du sceau de la grandeur. Ils s’imposent d’eux-mêmes avec la force de l’évidence. »

Quand le traducteur de la Bible J. B. Phillips se mit à comparer ces livres « aux écrits exclus du Nouveau Testament par les premiers Pères de l’Église », il ne put qu’« admirer leur sagesse ». Et de poursuivre : « Il est probable que la plupart des gens n’ont pas eu l’occasion de lire les “évangiles” et “épîtres” apocryphes, même si tous les spécialistes l’ont eue. Je peux seulement dire que ce genre d’écrit nous plonge dans un monde de magie et d’illusion, de mythe et de fantasmagorie. Dans tout mon travail de traduction du Nouveau Testament, je ne me suis jamais senti, pas même une minute — aussi provoqué et interpellé que j’aie pu l’être — embarqué dans un monde de fantômes, de sorcellerie et de puissances magiques tel qu’on le trouve à foison dans les livres exclus du Nouveau Testament. C’est la foi simple et soutenue des rédacteurs du Nouveau Testament qui m’a fait ressentir cet ineffable sentiment de vrai et d’authentique5. »

Le critère de « la force de l’évidence » prend tout son poids quand on lit les livres qui faillirent être acceptés dans le Nouveau Testament, que leurs auteurs avaient voulu voir acceptés mais qui ne le furent point.

Au deuxième siècle de notre ère, un certain nombre de livres, dénommés « évangiles de l’enfance », ont été écrits. Les quatre évangiles du canon sont avares de détails sur les trois premières décennies de la vie de Jésus, avant le début de son ministère public. Ces évangiles de l’enfance devaient « combler les lacunes ».

Le soi-disant « évangile de Thomas » est censé raconter l’enfance du Christ. On y raconte que l’enfant Jésus, alors qu’il joue, crée des moineaux vivants à partir d’argile, et frappe à mort un petit enfant qui « avait couru et s’était jeté contre son épaule ». On montre un Jésus apprenti charpentier étirant des poutres de bois comme des élastiques et faisant étalage de toute une gamme de pouvoirs magiques sans but réel.

Nul ne pourrait confondre cela avec un texte de l’Écriture. De fait, l’Écriture se révèle avec la force de l’évidence. Si on compare les évangiles à ces livres-là, la raison de l’inclusion de certains et de l’exclusion d’autres ne fait plus de doute, sans aucune discussion. La démarcation est bien nette. Tout débat est inutile.

On a pris un soin immense pour s’assurer que les auteurs des livres acceptés dans le canon avaient personnellement connu Jésus. Leur trait commun est d’avoir eu le souci de démontrer que ce Jésus qui a fait tout cela dans le passé est le Christ vivant qui continue d’agir.

Dans les Actes des Apôtres, il n’est pas un sermon qui ne s’achève sans évoquer le fait de la résurrection, car pour le Nouveau Testament, Jésus est, avant toute chose, le Christ vivant. Du fait que les quatre auteurs des évangiles parlent de ce Christ vivant, ils ont accordé une place disproportionnée à la dernière semaine précédant sa crucifixion et sa résurrection. La préoccupation centrale des disciples, du christianisme et de la théologie chrétienne, c’est la mort et la résurrection de Jésus. Les livres dont ce n’est pas l’élément central n’ont tout simplement pas même été pris en considération, ou ont été délibérément exclus du canon.

« Nous pouvons croire, déclare le professeur F. F. Bruce, que les premiers chrétiens ont été habités à ce sujet par une sagesse supérieure à la leur propre, non seulement pour ce qu’ils ont accepté, mais aussi pour ce qu’ils ont rejeté. » « Ce qu’il importe particulièrement de remarquer, c’est que le canon du Nouveau Testament n’a pas été déterminé par le décret arbitraire d’un concile d’Église. Quand enfin une assemblée ecclésiale — le synode de Hippo, en 393 — a établi la liste des 27 livres du Nouveau Testament, elle ne leur a pas conféré la moindre autorité qu’ils ne possédassent pas antérieurement, mais a simplement enregistré leur canonicité déjà établie6. »

En résumé, le processus d’acceptation des livres du Nouveau Testament fut pour l’essentiel similaire à celui dont avaient fait l’objet ceux de l’Ancien Testament. C’est ainsi que ces deux recueils — la Bible des apôtres et celle qu’ils ont écrite — en sont venus à former ensemble ce que les chrétiens acceptent comme parole écrite de Dieu, dont le principe unificateur est le Christ lui-même, celui qui apporte le salut. La Bible, donc, cette parole inspirée, trouve son origine, son autorité et sa véracité en Jésus-Christ, parole incarnée.

David Marshall (doctorat de l’université de Hull, Angleterre) fut plusieurs années enseignant avant d’être écrivain et rédacteur en chef de magazine. Il a publié une vingtaine d’ouvrages : histoire, carnets de voyages, thèmes bibliques. Il est actuellement responsable éditorial aux éditions Stanborough. Adresse : Alma Park ; Grantham, Lincs. NG31 9SL ; Angleterre. Cet article est adapté de son livre The Battle for the Bible (Autumn House, 2004).

RÉFÉRENCES

  1. G. A. Smith, Modern Criticism and the Preaching of the Old Testament (Londres : Hodder and Stoughton, 1901), p. 5.
  2. F. F. Bruce, The Books and the Parchments (Westwood, N.J. : Revell, 1963), p. 89.
  3. Ibid., p. 89-92.
  4. G. W. H. Lampe, dir., The Cambridge History of the Bible (Cambridge University Press, 1963-1969), vol. 2, p. 42.
  5. J. B. Phillips, Ring of Truth : A Translator’s Testimony (New York : Macmillan, 1967), p. 95.
  6. Bruce, p. 103, 104.