La quête de vérité : réponse chrétienne

Le postmodernisme proclame le trépas de la vérité objective. Pour le modernisme, on peut obtenir et vérifier la vérité. Selon le postmodernisme, soit elle n’est qu’une construction subjective, sociale, soit la vérité atteignable n’existe pas1. Ainsi, Jean-François Lyotard avance que la vérité n’est que l’expression du point de vue d’une communauté donnée2. Ce que l’individu perçoit et accepte comme vérité dépend donc du groupe dont il fait partie. Ce relativisme s’étend de la perception de la vérité à son essence même – « il n’y a pas de vérité absolue »3.

Pour le philosophe Michel Foucault, qui a éminemment contribué au glissement postmoderne, le concept même de vérité est dangereux4, et « les vérités » ne sont que l’ordre du jour de groupes d’intérêts particuliers (dotés d’influence économique ou de pouvoir politique) qui utilisent ces idées – présentées sous forme de publicité, de propagande ou de mass média – pour forcer les autres à croire ce qui convient aux privilégiés. D’autres postmodernes, comme Richard Rorty5, estiment que nous devrions abandonner totalement la quête de la vérité et nous contenter de l’interprétation.

Donc, pour nombre de postmodernes, la vérité est devenue fuyante, au mieux une marchandise personnelle. Ils préfèrent parler de « plusieurs vérités, » d’une « diversité de vérités, » ou simplement de « ce qui est vrai pour moi ». De plus, le postmodernisme semble hostile à tout point de vue acceptant l’existence d’une vérité objective ou reposant sur la notion de vérité universelle.

À l’opposé, dans la conception chrétienne du monde, Dieu est digne de confiance (1 Co 1.9) et sa révélation de la vérité est objective et fiable (Jn 17.17 ; 2 P 1.19). La vérité centrée sur Dieu est donc de portée universelle, stable, quels que soient le moment, le lieu et la personne (Mt 5.18 ; Hé 13.8).*

Au tout début du postmodernisme, Harry Blamires nous avertit : « Une des tâches cruciales de la reconstitution de l’esprit chrétien sera de restaurer la notion de vérité objective, distincte de l’opinion personnelle. »6 Dans cet article, nous analyserons l’inadéquation des critères séculiers de vérité et tenterons d’élaborer une réponse chrétienne à la quête de vérité. Nous étudierons aussi certaines implications du point de vue chrétien, telles que l’unité et l’universalité de la vérité, et nous aborderons différentes questions étroitement liées à la quête de vérité.

Dis-moi la vérité ! – Limites des critères séculiers

« Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18.38) L’interrogation de Pilate résonne encore, ayant pris de plus en plus de pertinence dans un monde où croît la confusion – un monde qui s’enlise dans les tensions et où abondent les stéréotypes, une planète également soucieuse de pertinence et du n’importe quoi.

Des sordides ruelles des grandes métropoles aux tours d’ivoire des universités, on rencontre quelques critères de vérité communément énoncés.

1. Tradition. « C’est ainsi depuis très longtemps… » Toute tradition a eu un début. Mais comment la personne du début a-t-elle su, elle, ce qu‘était la vérité ? De vieilles erreurs ne deviennent pas vérité présente par le seul jeu de leur réitération.

2. Popularité. « Puisque tout le monde est d’accord… » La majorité a-t-elle toujours raison ? Il fut un temps où « tout le monde » croyait que la Terre était au centre de l’univers. À une autre époque, tout le monde, sauf huit personnes, pensait qu’il n’y aurait jamais de pluie. Si nous nous reposons sur les sondages pour nous assurer de la vérité, nous courons le risque de nous abandonner aux variations des majorités ou du groupe le plus bruyant.

3. Instinct. « Ne vois-tu pas ? C’est pourtant évident… » Jefferson a dit que « tous les hommes sont nés égaux », ajoutant que c’était une vérité d’évidence. Or ce ne l’était pas vraiment, ni pour le roi George d’Angleterre, ni pour ses amis propriétaires d’esclaves. Mais l’approche du genre « suis ton cœur » recèle un problème encore plus fondamental : le cœur peut être trompeur (Jr 17.9). Si les humains sont intrinsèquement portés à l’erreur, leur cœur peut-il servir de guide infaillible vers la vérité ?

4. Émotion. « C’est la vérité ! Je le sens ! » Que se passe-t-il, alors, quand deux personnes éprouvent des sentiments de même force sur un même sujet, mais en le concevant de manière opposée ? La position de chacune excluant explicitement l’autre, les deux ne peuvent être totalement correctes en même temps. Et l’émotion est apte à se dégrader aisément en simple réalisation d’un désir : « Il faut que ce soit vrai parce que ça me plaît ainsi. »

5. Pragmatisme. « Mais ça marche… » Il se peut que quelque chose marche, mais peut-on en déduire que c’est nécessairement juste ? Doit-on, par exemple, employer la tromperie dans la publicité ? Le fait qu’une telle stratégie de marketing ait pu marcher rend-il vrais les énoncés trompeurs utilisés ? Avec ce critère, la vérité ne serait plus qu’un simple expédient.

6. Empirisme factuel. « Cela s’appuie sur des recherches et le fondement scientifique est solide… » Perçoit-on véritablement le contexte, ou se pourrait-il que l’on voit « au travers d’un miroir, d’une manière confuse » (1 Co 13.12) ? Se pourrait-il que les apparences soient parfois trompeuses (1 S 16.7) ? On pourrait aussi se demander si l’on dispose de tous les faits. Se pourrait-il que l’on n’en ait qu’une connaissance « partielle » (1 Co 13.9) nous menant à des conclusions erronées ?

7. Cohérence. « Tout est si cohérent. Tout s’agence si bien… » Et si la prémisse de départ était inexacte ? Si cette superbe harmonie aboutissait à une erreur absolue ? De plus, n’est-il pas possible de « forcer les faits » ? En tapant dessus avec persévérance, ne peut-on finir par forcer une cheville carrée à travers un trou circulaire ? La cohérence ne fonde pas, en elle-même, la vérité d’un énoncé. Elle le rend simplement intérieurement possible.

8. Logique. « Pourtant, ça semble raisonnable… » La logique peut-elle devenir un moyen systématique de se tromper avec assurance ? Dans un syllogisme, par exemple, la véracité de la conclusion dépend de la vérité de ses prémisses. Mais ces axiomes de base sont souvent fort difficiles à tester. On les suppose vrais tout en ne pouvant faire appel à la logique pour le démontrer7. Résultat ? S’ils sont mis en doute, on ne peut plus être certain des conclusions. Et cette affaire de logique comporte un autre aspect : ce n’est par parce que l’on ne comprend pas quelque chose que cela l’empêche d’être vrai8.

9. Pertinence. « C’est tellement significatif… » Avec cette position, la vérité devient plutôt relative. La pertinence d’aujourd’hui peut aisément devenir hors de propos demain. En outre, l’erreur ne peut-elle paraître pertinente ? Supposons qu’une parente proche tombe soudainement malade et décède avant que vous n’ayez pu la revoir. Quelqu’un vous dit qu’à son dernier instant, elle a prononcé votre nom. Serait-ce significatif ? Et si c’était tout inventé, avec l’intention illusoire de vous consoler ?

10. Référence. « Il est le mieux placé pour savoir ! » Qui sera la référence ? Et comment cette personne va-t-elle elle-même savoir ce qu’il en est ? À l’évidence, ce ne sera pas en faisant appel à une autre référence, puisqu’elle est déjà la référence ! Mais comme on vient de le voir, chacun des autres critères a un défaut fatal. Comment, alors, considérer quiconque comme infaillible ?

À ce stade, on peut se sentir comme Thomas : on ne sait rien avec certitude ! (cf. Jn 14.5). Il importe, cependant, de garder un certain sens de la mesure. Avant de rejeter ces dix critères, il faut se dire que chacun peut être utile pour une meilleure compréhension de la vérité. (Combien d’entre nous, par exemple, ont cherché à vérifier que la Terre est une sphère ?) N’empêche qu’au final, aucun de ces critères, en et par lui-même, ne peut garantir la vérité.

Autre grand problème : nous avons bien trop souvent, en tant que chrétiens, accepté comme critère de vérité « un cadre de référence élaboré par l’esprit séculier et un ensemble de critères reflétant des évaluations séculières »9. Une réponse chrétienne à la quête de vérité est donc une urgente nécessité.

La réponse chrétienne

Comme c’est souvent le cas avec Dieu, Jésus prit position à propos de la vérité sans qu’on le lui ait demandé : « C’est moi qui suis […] la vérité » (Jn 14.6). Une autre fois, il s’adressa à son Père : « C’est ta parole qui est la vérité. » (Jn 17.17) Et l’Écriture affirme que « le ciel raconte la gloire de Dieu » (Ps 19.1), et que « la parole du Seigneur est droite, toute son œuvre s’accomplit avec constance » (Ps 33.4).

Telle est la réponse chrétienne à la question de Pilate. La parole divine – écrite, illustrée ou incarnée – est vérité.

Dieu est par essence animé du désir de révéler constamment la vérité à l’humanité. La connaissance serait inatteignable sans la nature auto-initiatrice, auto-révélatrice de Dieu (1 Co 2.12). La révélation divine est donc le canal grâce auquel Dieu communique faits et principes à l’humanité. Tenant lieu de fondation, cette révélation de la vérité comporte les éléments suivants :

Ces « paroles » de Dieu sont organisées en ordre de révélation ascendant (2 P 1.19), où les révélations ultérieures ne bousculent pas les précédentes, mais les complètent en en enrichissant le sens. Dans la conception chrétienne du monde, par exemple, on reconnaît que le péché a déformé notre compréhension de la vérité divine révélée par la création – tant dans la nature que dans la société humaine. Il s’ensuit que l’Écriture clarifie en détail la vérité sur le mensonge10.

Mais finalement, la vérité est une personne : le Christ, qui en est la plus complète révélation – « l’expression de la réalité même » du divin (Hb 1.3 ; aussi 2 Co 4.6). Cette révélation par le Christ, enracinée dans l’Écriture (Lc 24.27 ; Jn 5.39) et développée grâce à un lien personnel avec Dieu (Jn 17.3), répond à la condition humaine en surpassant toute autre présentation de la vérité.

Pour le chrétien, la vérité existe donc comme révélation à l’initiative de Dieu. Elle fait autorité, étant offerte par celui qui non seulement a inspecté tous les faits, mais en est aussi à l’origine (Jn 1.3 ; Col 1.15-16). C’est pourquoi la multitude a remarqué que Jésus enseignait « comme quelqu’un qui a de l’autorité » (Mt 7.29) – inhérente autorité de la Parole, contrastant avec les critères restreints de vérité élaborés par le monde.

Implications du point de vue chrétien

En quoi la réponse chrétienne à la quête de vérité importe-t-elle pour le croyant ? Quelles sont les ramifications de ce paradigme ?

1. Pour le chrétien, la vérité est enracinée dans le surnaturel. La vérité commence avec Dieu (Jc 1.17). Le Créateur est ultime source de toute vérité (Jn 1:17). Elle ne trouve donc son origine ni dans la nature, ni chez les humains.

2. La vérité est éternelle car elle réside en Dieu. Le Psaume 117.2 proclame que la vérité de Dieu « est pour toujours » (aussi Ps 100.5). Cela signifie que, puisque la vérité est éternelle, elle existait avant l’esprit humain. Ce dernier ne peut donc ni la créer, ni la détruire. Nous ne pouvons que choisir de l’accepter ou de la rejeter, de l’intégrer ou de vivre dans l’erreur11. En tant que chrétiens, rappelons-nous que rien ne peut être fait « contre la vérité, […] que pour la vérité » (2 Co 13.8). Les humains ne peuvent l’annihiler. Au calvaire, le monde a eu sa meilleure occasion de le faire et a échoué remarquablement. Notre rôle en tant que chrétiens consiste donc à inviter plutôt qu’à confronter. Il s’agit moins de « défendre la vérité » que d’offrir l’invitation à accepter l’éternelle vérité de Dieu.

3. Comme Dieu est l’ultime source de la vérité, et qu’il ne varie pas (Ml 3.6 ; Jc 1.17), elle est invariable. La vérité de Dieu est absolue et de portée universelle – vraie pour toute époque, pour tout lieu et pour tout le monde (Ps 100.5 ; Es 43.9). Le relativisme ayant envahi toute la culture contemporaine, bien des gens en sont venus à croire que la vérité elle-même est relative – affaire d’opinion ou de convention sociale. Certes, les circonstances évoluent. On ne peut que constater que de nombreux aspects de la vie sont sujets à rupture et à fragmentation, mais la conception chrétienne du monde peut offrir un cadre source de stabilité et de sécurité. En tant que chrétiens, nous pouvons aider les postmodernes à découvrir sur quoi fonder leur vie avec des idéaux durables pour jouer ce rôle, et à comprendre que la solidité de la vérité contribue à un sentiment personnel d’identité, d’orientation et d’appartenance.

4. Toute vérité bénéficie d’unicité car elle provient d’une seule et même source. Puisque Dieu est un (Dt 6.4), la vérité est une, car Dieu est vérité (Dt 32.4 ; Ps 31.5). Jamais elle n’est contradictoire. Tout ce qui la contredit est erreur, ou significatif des limites de l’entendement humain. D’où plusieurs inférences apparentes : (a) connaître Dieu est ce qui permet de voir la vie comme un tout ayant du sens ; (b) il y a toujours le risque de partir d’une prémisse erronée ou de forcer les faits, mais plus ces derniers sont nombreux, plus on pourra justifier la vérité ; (c) en tant que chrétiens, nous devons éviter de créer de fausses dichotomies au sein même de la vérité de Dieu, qu’il s’agisse de séparer la miséricorde de la justice, la piété de l’action, la théorie de la pratique, ou la foi de l’instruction.

5. La vérité est infinie car Dieu est infini. Le vaste univers de notre ignorance entoure le cercle de notre savoir. L’étendue illimitée de la vérité divine reste virtuellement inexplorée. Tout comme le périmètre d’un cercle (zone de contact avec l’inconnu) s’accroît avec l’augmentation de sa surface, plus nous en apprenons sur la vérité de Dieu, plus nous nous rendons compte de tout ce qu’il nous reste à apprendre, et plus nous devenons humbles. Mais quand le cercle est petit et que notre zone de contact avec l’inconnu demeure réduite, c’est alors que nous sommes tentés de penser que nous « savons tout ». Que nous serions présomptueux alors de croire, à un moment ou l’autre, que nous sommes enfin « arrivés », que nous possédons désormais toute la vérité ! Les chrétiens n’ont pas « toute la vérité » mais en fin de compte, tout ce qu’ils sauront en tant que chrétiens sera vérité (1 Co 13.12).

6. La compréhension chrétienne de la vérité doit être progressive. Il ne suffit pas de prendre position pour elle, il nous faut marcher sur le chemin de la vérité (Ps 25.5 ; 26.3 ; 43.3 ; 86.11 ; 3 Jn 4). Appel à apprendre et à grandir, ce concept de « marche » ouvre de nouveaux horizons. Utilisons maintenant une autre métaphore : « enracinement et implantation » (Ép 3.17) évoque une plante vibrante, nourrie continuellement et croissant dans la vérité (Ép 4.15 ; 2 P 3.18). Si la vérité ne change pas, notre rapport avec elle doit évoluer. Reconnaissons que notre compréhension de la vérité est un « chantier continuel, » que de nouvelles dimensions de vérité doivent progressivement s’ouvrir devant nous.

7. Puisque Dieu est la source de toute vérité, toute vérité est, en fin de compte, vérité divine. « Tout don excellent, tout présent parfait, vient d’en haut ; il descend du Père des lumières » (Jc 1.17 ; aussi Jn 1.17). Il s’ensuit qu’il faut penser à tous les sujets, à toutes les dimensions de notre vie, comme autant d’extensions de la vérité de Dieu. Cela suggère aussi qu’il nous faut éviter toute prétention d’exclusivité en matière de vérité. Les chrétiens ont certes la vérité, mais selon leur conception même du monde, ils n’en ont pas le monopole. En fait, comme Dieu fait briller son soleil sur le méchant comme sur le bon (Mt 5.45) et comme il veut que tous parviennent à connaître la vérité, (1Tm 2.4), les non-croyants la découvrent eux aussi. Quelle est alors la différence entre chrétien et non chrétien ? Ce dernier, dans son voyage à travers la vie, trébuche sur des croyances qui sont autant de morceaux de vérité, alors que le chrétien trouve la vérité à sa source.

Considérations sur la quête de vérité

Le point de vue chrétien clarifie quelques thèmes particulièrement pertinents pour notre quête de vérité. Il s’agit du rôle de la recherche, du dilemme des paradoxes et de la question de l’authenticité.

1. Se lancer dans la recherche. La recherche est une quête de vérité systématique et focalisée. Dans notre monde, la vérité est devenue semblable à une pièce de monnaie perdue dans l’herbe. Bien que dissimulée par celle-ci, elle n’a perdu ni sa nature, ni sa valeur. Notre devoir est d’être les détecteurs de métaux du monde, de trouver les pièces de vérité et de les dégager de l’ordure des mensonges de Satan.

La recherche fait d’ailleurs l’objet d’une directive divine (Pr 2.4-5 ; Ec 1.13 ; 1 Th 5.21 ; 2 Tm 2.15)12. Il est vrai que nous ne voyons que confusément (1 Co 13.12), mais la possible imperfection du verre ne doit pas nous faire renoncer à découvrir toute la vérité qu’il nous est possible d’apprendre. L’Écriture, en fait, abonde en personnes de foi ayant fait jouer l’esprit inquisitif (ex. : Jb 29.16 ; Ps 77.6 ; Ac 17.11 ; 1 P 1.10). Pour autant, l’intention majeure est d’identifier la vérité – de « retenir tout ce qui est bien » (1 Th 5:21).

La vérité n’a rien à craindre de l’investigation. Bien plus, tant la raison que la foi se trouvent renforcées par l’examen et affinées par l’analyse. Il faut cependant reconnaître que l’investigation a ses limites (Jb 11.7) et que même une utilisation soigneuse de la méthode scientifique ne garantit pas la vérité (Ps 64.6). Par conséquent, bien que nous nous efforcions de sauvegarder l’indice de vérité de nos conclusions, nous ne pouvons parvenir à une certitude reposant sur des données empiriques. Nous ne pouvons jamais affirmer : « La recherche a prouvé… », et devons plutôt parler en termes d’observations, d’indications qui rendent « témoignage à la vérité » (Jn 18.37 ; 3 Jn 1.12).

2. Le traitement des paradoxes. Il arrive que des vérités semblent se contredirent mutuellement. Alors que la logique d’origine grecque tenait pour faux l’opposé d’une vérité, la pensée judaïque est apte à concevoir la vérité comme une tension entre des idées divergentes13. Cette tolérance des opposés semble avoir un précédent biblique, car l’Écriture a ses paradoxes : la nature humaine et divine du Christ (Col 2.9 ; 1 Tm 2.5), le lien entre foi et œuvres (Ép 2.8 ; Ph 2.12), la miséricorde et la justice de Dieu, le libre arbitre humain et la toute puissance divine, ainsi que l’amour du Seigneur et la souffrance humaine, entre autres.

Si l’on ne peut négliger d’apparentes contradictions, on doit admettre que notre perception est souvent limitée par notre point de vue, comme c’est le cas quand il s’agit d’un massif montagneux14 : même si chaque vue des montagnes est totalement exacte, chacune d’elle n’est que partiellement vraie par rapport à l’ensemble du massif. Le fait qu’une vue diffère de l’autre n’implique pas que l’une ou l’autre soit fausse, mais seulement que chacune est incomplète.

Dieu seul peut connaître intégralement la vérité. En prendre conscience mène à l’humilité.

3. Le besoin d’authenticité. Si la conception chrétienne du monde maintient qu’existe bien une vérité universelle, elle admet les contraintes humaines que sont la connaissance partielle et l’interprétation potentiellement biaisée. Personne, donc – pas même un chrétien – ne peut prétendre à l’infaillibilité ou à la totale compréhension d’un quelconque sujet15.

Par conséquent, nous devons, en tant que chrétiens, adopter des valeurs d’authenticité et d’humilité : reconnaître les limites de notre savoir, être honnêtes quant à nos faiblesses, et ne pas cacher le caractère provisoire de nos conclusions. Cela implique de faire preuve d’ouverture aux corrections proposées, et de passion pour un développement continu. Cela indique qu’en tant que croyants, nous devons nous rassembler pour bâtir une communauté d’études dynamique, fondée sur la Parole de Dieu, élément-clé de la quête de vérité.

Conclusion

La vérité commence avec Dieu, pas avec l’être humain. Elle est révélée et non construite, découverte et non déterminée par un vote majoritaire. Elle fait autorité et ne dépend pas d’une préférence personnelle. C’est le sentiment qui doit s’y conformer, et non l’inverse. Les idées ne sont pas vraies au seul prétexte de leur praticité. Elles finissent plutôt par trouver leur valeur parce qu’elles sont vraies. En fin de compte, la Parole inébranlable de notre Dieu infini et personnel est l’arbitre de la vérité.

En tant que chrétiens, nous devons entrer directement en interaction avec les dépositaires de la vérité que nous révèle l’Écriture, à travers la création dans toutes ses dimensions, et en la personne de Jésus. De plus, nous devons inspirer confiance en la fiabilité de la révélation divine de la vérité – « parole d’autant plus ferme … à laquelle vous faites bien de prêter attention » (2 P 1.19).

Enfin, il nous faut vraiment comprendre le rapport entre vérité et liberté. Nous n’avons pas tant besoin de liberté pour découvrir la vérité que de résider dans la vérité afin de vivre la liberté. La vérité, en fait, est seule garante de la liberté16. « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres. » (Jean 8.32)

John Wesley Taylor V, docteur ès lettres, est professeur de philosophie de l’éducation à l’Université adventiste Southern, Tennessee, États-Unis. Son courriel : jwtv@southern.edu

* Toutes les citations bibliques sont tirées de la Nouvelle Bible Segond, dont les abréviations ont été reprises.

Notes et références

  1. M. J. Erickson, Truth or Consequences: The Promise and Perils of Postmodernism, Downers Grove, Illinois, InterVarsity, 2001.
  2. J. F. Lyotard, La condition postmoderne : Rapport sur le savoir, Paris, Minuit, 1994.
  3. S. J. Grenz, A Primer on Postmodernism, Grand Rapids, Michigan, Eerdmans, 1996, p. 8.
  4. M. Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1972.
  5. R. Rorty, « Postmodernist bourgeois liberalism » in R. Hollinger (éd.), Hermeneutics and Praxis, South Bend, Indiana, University of Notre Dame Press, 1985.
  6. H. Blamires, The Christian Mind: How Should a Christian Think ? , Ann Arbor, Michigan, Servant Books, 1963, p. 40.
  7. Imaginez que les seuls animaux noirs que vous ayez jamais vus soient des chiens. Vous seriez en droit de supposer que tout animal noir ne peut être qu’un chien (prémisse principale). Un beau jour dans la forêt, vous apercevez un animal au noir pelage – « Tiens, voici un animal noir » (prémisse mineure). Conclusion logique ? « C’est un chien. » En fait, il s’agit d’un ours. Détalez !
  8. Ce principe a pour corollaire qu’on admette l’existence d’affirmations semblant être, de manière inhérente, autant de défis lancés à la logique humaine : (a) « Dieu peut-il faire absolument tout ce qu’il veut ? Peut-il alors fabriquer un caillou qu’il ne puisse saisir ? » (b) « Toute généralisation est fausse. » Si cela est vrai, alors c’est faux ; comment, donc, un énoncé peut-il être à la fois vrai et faux ? (c) « C’est quand je suis faible que je suis fort. » (2 Co 12.10) (d) « N’ayant rien, quoique possédant tout » (2 Co 6.10) (e) « Quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauverera. » (Mc 8.35)
  9. Blamires, p. 4.
  10. « Il y a de magnifiques vérités dans la nature. La terre, la mer et le ciel en sont remplis […] mais l’homme déchu se refuse à les comprendre. Le péché a voilé la nature aux yeux de l’homme, qui ne peut l’interpréter de lui-même sans la mettre au-dessus de Dieu. Des enseignements conformes à la vérité ne sauraient agir sur l’esprit de ceux qui rejettent la parole de Dieu. » E. G. White, Les paraboles de Jésus, Dammarie-lès-Lys, Vie et santé, 2000, p. 85.
  11. C’est une distinction vitale, car Jean 8.44 indique que Lucifer ne se tenait pas dans la vérité et qu’il n’y a donc « pas de vérité en lui ».
  12. « Que les étudiants, au lieu de se borner à étudier ce qu’ont dit ou écrit les hommes, se tournent vers les sources de la vérité, vers les vastes espaces qu’offrent à leurs recherches la nature et la révélation. » E. G. White, Éducation, Dammarie-lès-Lys, Vie et santé, 1986, p. 20.
  13. J. Paulien, « The postmodern acts of God ». Allocution présidentielle devant la Société adventiste d’études religieuses, 2004. Récupéré le 25 novembre 2007 sur http://www.secularpostmodern.org/res_art9.php4. Ce site ne semblant plus accessible, on peut se reporter à http://cafesda.blogspot.com/2005_01_01_archive.html
  14. R. A. Clark et S. D. Gaede, « Knowing together : Reflections on a holistic sociology of knowledge » dans H. Heie et D. L. Wolfe (éds.) The Reality of Christian Learning, Grand Rapids : Eerdmans, 1987).
  15. Même quand nous parlons de l’infaillible vérité de l’Écriture, nous ne pouvons prétendre à l’infaillibilité pour la moindre des analyses ou interprétations que nous en faisons.
  16. Comme le signale Rex Edwards (« Truth : The neglected virtue », Adventist Review, 11 octobre 2007, p.14-16), ce n’est que lorsque nous connaissons la vérité d’un avion que nous sommes libres de le piloter. Ce n’est que lorsque nous connaissons la vérité de la médecine que nous sommes libres de l’exercer. Seule la personne qui sait la vérité de l’ingénierie est libre d’ériger un pont qui tiendra.