Quand la science a rejeté Dieu

Voguant vers l’Ouest en 1492, Christophe Colomb pensait parvenir aux rivages de l’Inde, à l’Est. Pour lui, convaincu que la terre était une sphère, un vaisseau allant vers l’Ouest finirait sûrement par se retrouver sur la face orientale du globe. Réunis à Salamanque (Espagne), les sommités ecclésiastiques s’étaient opposées à ses idées : puisque la terre était plate, s’il partait vers l’Ouest, ses navires tomberaient du bord de ce monde plat. Colomb partit malgré leurs avertissements. Mais au lieu d’aboutir en Inde, il toucha terre sur la rive orientale des Amériques – découverte accidentelle ouvrant la porte du Nouveau Monde.

Cette histoire est en partie inventée. Il est vrai que Colomb croyait en une terre sphérique. Il pensait qu’en quittant l’Europe en direction de l’Ouest et en naviguant en pleine mer, on devrait parvenir à la partie orientale du globe. Mais le caractère fallacieux de cette légende tient à l’assertion souvent répétée que pour les hautes sphères de la chrétienté, la terre était plate, et qu’elles avaient tenté d’empêcher Colomb d’entreprendre un périple destiné à s’achever par un désastreux plongeon au-delà de l’ultime limite de la planète.

Dire qu’au Moyen Âge les chefs de l’Église maintenaient que la terre était plate, c’est perpétuer un mythe1. Plusieurs auteurs sont coupables de l’invention de cette idée fausse et de son attribution au christianisme. Au début du xixe siècle, un écrivain populaire étatsunien, Washington Irving, mélangeait allégrement histoire et fiction. Il décrivit comment les pères de l’Église s’étaient dressés contre Colomb lors de la célèbre rencontre de Salamanque et prétendit qu’ils avaient présenté au navigateur une longue liste de personnes validant la notion d’une terre plate. Mais on ne saurait prendre au sérieux ce récit, reconnu depuis comme fictif. Pour les historiens, on exprima à Salamanque des préoccupations quant au risque d’un trop long voyage, mais rien sur la forme plate de la terre.

Le pire responsable de la diffusion de ce mythe, c’est vraisemblablement John Draper, chercheur et médecin devenu président de la Faculté de médecine de l’Université de la ville de New York. Son père était pasteur méthodiste, mais lui-même était fortement antireligieux. En 1873, il publia son livre intitulé History of the Conflict Between Religion and Science2, un best-seller réimprimé 50 fois en 50 ans rien qu’aux États-Unis et largement traduit. On était en pleine controverse entre science et Bible. Darwin venait de publier L’Origine des espèces par le moyen de la sélection naturelle, un ouvrage où l’évolution était soutenue avec force. C’est dans ce contexte que le livre de Draper fit appel à cette fausse histoire de doctrine de la terre plate, pour proclamer la supériorité de la science sur la religion. S’il reconnaissait que certains érudits du Moyen Âge croyaient en une terre sphérique, il présentait faussement les théologiens de Salamanque comme reprochant à Colomb sa croyance en une terre ronde.

Ultérieurement, A. D. White, président de l’Université Cornell, publia A History of the Warfare of Science With Theology in Christendom, ouvrage dans lequel il faisait référence à la théorie de la terre plate comme de la « terreur des marins, [et] l’un des principaux obstacles au grand voyage de Christophe Colomb »3. Mentionnant cela, l’historien J. B. Russell commente : « L’étrange conséquence est que A.D. White et ses collègues ont fini par se livrer à ce qu’ils accusaient les pères [de l’Église] de faire : créer, en se citant l’un l’autre au lieu d’en rester aux faits, un corpus de savoir falsifié4. »

Beaucoup d’autres auteurs ont aussi contribué à la diffusion de ce mythe avant et pendant le Moyen Âge. De telles falsifications ont largement contaminé les manuels scolaires et les encyclopédies. Par bonheur, on peut constater des signes de rectification, la fausseté de ce mythe étant de plus en plus reconnue. Néanmoins, le cliché « croyance en une terre plate » reste prévalant, devenu synonyme d’ignorance, d’un passé dénigré et d’une religion erronée. Cette légende sert à garantir aux sceptiques qu’ils ont raison et qu’on ne saurait faire confiance à la religion. De telles fausses accusations contre l’Église servent aussi à justifier l’adulation de la science et à en démontrer la supériorité sur les croyances religieuses. Certes, l’Église a commis bien des erreurs, mais le concept de terre plate, mythe créé quand la science se libérait de l’autorité de la religion, n’en fait pas partie.

La religion et les pionniers de la science moderne

Presque tous les grands fondateurs de la science moderne (Kepler, Galilée, Boyle, Newton, Pascal et Linné, entre autres) avaient une foi fervente en Dieu et en la Bible. Dans leurs publications scientifiques, ils parlaient souvent de Dieu et de son activité dans la nature. Il n’y avait, pour eux, aucun conflit entre Dieu et leurs recherches, car ils croyaient que le Seigneur était à l’origine des lois de la nature.

Sir Isaac Newton (1642-1727), un des plus grands savants de tous les temps, a fait plus que tout autre pour émanciper la science de la spéculation et des médiocres critères d’authentification prévalant avant son temps. Son traité majeur, les Principia, reçut les louanges du savant français Laplace. Dans ce traité, Newton s’enthousiasme : « Or, cet arrangement aussi extraordinaire du soleil, des planètes et des comètes n’a pu avoir pour source que le dessein et la seigneurie d’un être intelligent et puissant. »5 Il était aussi profondément engagé dans l’étude de la Bible, écrivant d’abondance sur les prophéties de Daniel et de l’Apocalypse. Sa vie est un bel exemple d’active harmonie entre la science et une solide foi en Dieu.

Johannes Kepler (1571-1630), lequel travaillait à Prague, a élaboré trois principes, dits « lois de Kepler, » demeurés jusqu’à nos jours presque intacts. Comme le célèbre astronome italien Galilée (1564-1642), il avait décelé une relation rigoureuse entre Dieu et les mathématiques de la nature. Tout comme Newton, il a lui aussi écrit sur la vie du Christ. Tout son respect pour Dieu s’exprime ainsi, dans un contexte de prière : « Si l’impétuosité m’a tenté à cause de la merveilleuse beauté de tes œuvres, si, tout en progressant dans un travail destiné à ta propre gloire, j’ai aimé ma gloire parmi les hommes, dans ta douceur et ta miséricorde, pardonne-moi. Et enfin, daigne gracieusement faire en sorte que ces démonstrations puissent servir à ta gloire et au salut des âmes et ne soient en rien un obstacle à cela. Amen. »6

Le rejet de Dieu par la science

À la différence de Kepler et de Newton, la science actuelle se place, envers Dieu, dans une toute autre matrice intellectuelle. Le nouvel éthos est fortement matérialiste (ou naturaliste, ou mécaniste) et ne fait nulle place à Dieu dans son logiciel explicatif. Y inclure Dieu serait tenu pour non-scientifique. Disons-le franchement : la science s’est redéfinie et a expulsé Dieu. Le célèbre biologiste de Harvard, Richard Lewontin, le dit avec candeur : « Ce n’est pas que les méthodes et institutions de la science nous obligent peu ou prou à accepter une explication matérielle du monde phénoménal. Nous sommes, au contraire, forcés (par notre adhésion a priori à une causalité matérielle) à créer tout un appareil d’investigation et ensemble de concepts producteurs d’explications matérielles, aussi opposées qu’elles puissent être à l’intuition, aussi mystifiantes qu’elles s’avèrent être pour les non initiés. C’est, de plus, un matérialisme absolu, car nous ne pouvons laisser le moindre pied divin se glisser entre la porte et le chambranle. »7 À l’adresse de Dieu, la science a maintenant posé un panneau « DÉFENSE D’ENTRER ». Biologiste à l’Université Kansas State, Scott Todd rappelle, dans la prestigieuse revue Nature : « Même si toutes les données indiquaient l’existence d’un créateur intelligent, une telle hypothèse est exclue de la science, n’étant pas naturaliste. »8 De nos jours, Dieu est exclu, de manière quasiment absolue, des pages des manuels et revues scientifiques. Malheureusement, une attitude aussi fermée empêche la science de s’attacher aux données de la nature, quel qu’en soit l’aboutissement. La science ne peut évaluer les preuves de l’existence de Dieu tant et aussi longtemps qu’elle l’exclut de toute considération.

Quand la science a-t-elle rejeté Dieu ?

Ce fut une évolution graduelle. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les développements de la science moderne du monde occidental coexistaient avec une solide croyance en Dieu chez les savants. Cette croyance commença à s’affaiblir avec le progrès du matérialisme et de la défiance envers la religion. Philosophes et sceptiques (tels que Hume, Voltaire et Kant) influencèrent profondément le point de vue de l’humanité pendant la période dite des Lumières. Puis, au XIXe siècle, quelques scientifiques commencèrent à faire des hypothèses sur l’évolution et la longueur des âges géologiques, en opposition directe au compte rendu de la Genèse relatant une création récente et un Déluge, ainsi qu’aux dix commandements où Dieu déclare sans ambiguïté qu’il a achevé la création en six jours.

L’Origine des espèces de Darwin contribua au climat trouble dominant en proposant une hypothèse de mécanisme évolutionnaire sans place pour Dieu. D’abord reçu avec un scepticisme considérable, ce livre fut vite acclamé tant par les théologiens que par le monde scientifique.

Pendant la seconde moitié du xixe siècle, les savants poursuivirent leur labeur pour éliminer Dieu de l’interprétation scientifique. L’atmosphère générale s’écartait de plus en plus de toute spiritualité. Le mythe de la terre plate joua son rôle dans la dépréciation de la religion. Tant de merveilleuses découvertes annoncées donnaient à la science de plus en plus de pouvoir et de prestige ! Rapidement, les scientifiques se mirent à considérer leur discipline comme supérieure à tout. Comme on fournissait des explications matérialistes pour presque toute chose, on n’eut donc plus besoin de Dieu. En fait, l’Église avait tellement erré dans le passé qu’il fallait maintenant rejeter son influence et son Dieu – processus encore dominant de nos jours. Même la suggestion qu’il puisse y avoir une sorte de concepteur intelligent à l’origine des extrêmes complexités de la nature révélées par la science, suggestion défendue par le mouvement du Dessein intelligent, est vigoureusement rejetée par les leaders de la communauté scientifique. La science s’est piégée dans une prison séculière qui restreint son aptitude à découvrir toute la vérité.

Le rejet de Dieu pose des problèmes à la science

Si la science avait offert des réponses plausibles aux questions profondes relatives aux origines, on pourrait prendre plus au sérieux son rejet de Dieu. Or, quand nous observons la nature, il semble qu’il ait fallu à certains de ses aspects majeurs un concepteur très intuitif. Exemples9 :

1. Comment la matière s’est-elle organisée d’elle-même en atomes extrêmement complexes et versatiles, capables de former toutes sortes de choses (aussi bien nos cerveaux que des galaxies) et même la lumière qui nous permet de voir ?

2. Comment les quatre forces de la physique ont-elles fait pour avoir les valeurs, la précision et le champ d’action exactement requis pour que l’univers existe ?

3. Comment même la plus simple forme de vie autonome, chose des plus complexes, est-elle parvenue à s’organiser toute seule, sur une terre aride ?

4. Comment des fonctions naturelles basées sur le jeu de composantes interdépendantes (ex : les systèmes compliqués d’auto-focalisation et d’auto-exposition de l’œil), ont-elles pu être organisées par des mutations aléatoires ? Les mutations sont presque toujours défavorables, ou bien sans conséquence, et ne peuvent établir des plans à l’avance pour la conception d’organes complexes.

5. Les milliards d’années postulés pour une lente évolution des formes de vie sur terre sont d’une durée bien trop brève pour les improbabilités que cela implique quand on les évalue tant au niveau moléculaire qu’en tenant compte du rythme de reproduction indolent des organismes avancés.

6. La colonne fossile révèle l’apparition soudaine de groupes majeurs, et non un long processus évolutif graduel. On suggère parfois de s’en tenir à une poignée d’intermédiaires évolutionnaires similaires à d’autres organismes, mais le vrai problème concerne l’origine des groupes majeurs.

7. La science n’a pas trouvé dans la matière des explications plausibles des phénomènes de l’esprit – la conscience, l’intelligence, la moralité, l’appréciation du beau et le sens de l’existence.

Malheureusement pour la position séculière de la science, il s’avère que la complexité et la précision de tout un éventail de découvertes scientifiques ont rendu les explications mécanistes privées de Dieu bien moins soutenables maintenant que lorsque la science l’avait éliminé il y a plus d’un siècle. Le rejet de Dieu par la communauté scientifique est probablement sa plus grande erreur philosophique.

Et pourquoi ?

L’extrême complexité de la psychologie et de la sociologie de la communauté scientifique empêche toute explication définitive, mais on peut formuler quelques suggestions pertinentes quant aux causes du rejet actuel de Dieu par la science. On peut logiquement arguer que la spécialité des scientifiques est l’étude de la nature et qu’ils s’y sentent plus à l’aise que s’ils devaient étudier un Dieu plus énigmatique. Pourtant, cet argument perd sa validité quand on songe avec quelle liberté la communauté scientifique s’adonne à des spéculations échevelées. Le fait que la science soit à ce point disposée à spéculer sur toutes sortes d’objets imaginaires, mais refuse de faire place au surnaturel dans ses interprétations, implique l’existence d’un puissant biais contre Dieu.

Une des raisons probables de ce rejet est l’orgueil individuel ou communautaire qu’inspire aux savants toute entreprise scientifique réussie et autonome. Une autre réside peut-être dans la liberté personnelle qu’offre un univers dénué de sens, dans lequel nul n’est responsable envers Dieu. Il y a par ailleurs des causes sociologiques à ce rejet : de nos jours, les scientifiques sont soumis à une extrême pression pour exclure Dieu de la science, à cause surtout de l’attitude antireligieuse des grands leaders de leur communauté. Force est de constater que si des chercheurs incluent dans leurs interprétations la moindre suggestion de Dieu, la communauté scientifique et universitaire risque fort de les mettre au ban. De nombreux savants croient en Dieu10, mais n’osent pas en parler dans leurs publications.

Il faut garder à l’esprit que l’entreprise scientifique a fait beaucoup de bien et que la plupart des chercheurs sont des gens honnêtes qui nous approvisionnent en informations nouvelles, fascinantes, et en innovations fort utiles. En même temps, il ne faut pas oublier qu’il y a une bonne science et une mauvaise, et qu’il faut s’attacher à les distinguer l’une de l’autre.

La science souffre d’un puissant biais séculier. On doit néanmoins, quand on croit en la Bible, ne jamais oublier que nous faisons tous des erreurs et que bien des dégâts ont été commis sous l’étendard du christianisme et du Seigneur. Dans la grande lutte entre la science et le divin, le chrétien doit toujours s’efforcer de refléter le caractère de Dieu en adoptant le point de vue du pardon et de la rédemption.

Verdict

La science s’est reconstruite. Telle qu’on la pratique actuellement, c’est une combinaison bizarre mêlant l’étude de la nature et une philosophie séculière excluant Dieu. Elle n’a rien d’une recherche tous azimuts de la vérité, quand on suit les données, où qu’elles nous mènent. La liberté universitaire fait l’objet de compromissions. L’exclusion de Dieu a abouti à des erreurs envahissantes, comme la théorie générale de l’évolution. On peut espérer que la science accordera plus de crédibilité aux degrés extrêmes de complexité et de précision récemment découverts dans la nature – indices d’un Dieu nécessaire. Il faut que la science revienne à l’ouverture d’esprit qui était sienne lorsque les pionniers de sa modernité faisaient une place à Dieu dans les interprétations scientifiques.

Ariel A. Roth (Ph.D, Université du Michigan) est l’ancien directeur de l’Institut de recherche Geoscience et l’éditeur de la revue Origins. Il a publié plus de 150 articles dans les revues scientifiques et générales. Maintenant à la retraite, il s’adonne toujours à la recherche, à l’écriture, et aux conférences. Son courriel : arielroth@verizon.net.

RÉFÉRENCES

  1. Par exemple : S. J. Gould, « The Persistently Flat Earth », Natural History 103, 1994 :12-19 ; J. B. Russell, Inventing the Flat Earth : Columbus and Modern Historians, New York, Praeger, 1991.
  2. J. W. Draper, History of the Conflict Between Religion and Science, 5e éd., New York, D. Appleton, 1875.
  3. A. D. White, A History of the Warfare of Science With Theology in Christendom , New York, Dover Publications, Inc., 1896, 1960, vol. 1, p. 97.
  4. Russell, p. 44.
  5. I. Newton, 1686, 1985. De philosophiae naturalis principia mathematica. Préf. de Stephen Hawking. Traduction nouvelle, postface et bibliographie établies par Marie-Françoise Biarnais, Paris, Christian Bourgois Éditeur, p. 113.
  6. Cité in O. Gingerich, « Dare a Scientist Believe in Design ? » Bulletin of the Boston Theological Institute 3, 2004, 2:4-5.
  7. R. Lewontin, « Billions and Billions of Demons », New York Review of Books 44, 1997, 1:28-32. Italiques de l’auteur.
  8. S. C.Todd, « A View From Kansas on that Evolution Debate », Nature 401, 1999, : 423.
  9. Pour une discussion plus approfondie, voir notre récent ouvrage : A. A. Roth, Science Discovers God : Seven Convincing Lines of Evidence for His Existence, Hagerstown, Maryland, Autumn House Publishing, 2008.
  10. E. J. Larson et L. Witham, « Scientists Are Still Keeping the Faith », Nature 386 (1997): 435-436.