Mettez en œuvre votre salut ?

Que veut dire Paul quand il écrit : « Mettez en œuvre votre salut avec crainte et tremblement » (Philippiens 22.12)1 ? Est-il possible d’être sauvé par les œuvres alors que Paul dit plusieurs fois que le salut n’est que par la foi ?

Un des axiomes méthodologiques de l’interprétation biblique est de lire chaque passage dans son contexte. Voici donc le contexte de notre passage : Paul désire que les chrétiens de Philippes mènent une vie « digne de la bonne nouvelle du Christ » (1.27). Ils seront, ainsi sauvés, débarrassés de l’égotisme (2.2) et ils porteront en eux l’esprit de Jésus (2.5) en tout ce qu’ils feront, jusqu’à en mourir. Paul admoneste avec force : ne tenez pas votre salut pour acquis, prenez au sérieux ses exigences quant à votre vie : « Mettez en œuvre votre salut avec crainte et tremblement. » (2.12)

Notre lecture ne doit pas s’arrêter là. L’admonition de Paul nous incitant à démontrer par nos œuvres notre salut est immédiatement suivie de son assurance de l’habilitation divine : « Car c’est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire pour son bon plaisir. » (2.13)

Y a-t-il contradiction entre ces deux énoncés – la promesse et l’exigence, l’habilitation et la sommation ? Décèle-t-on une position légaliste dans l’injonction « Mettez en œuvre votre salut » ? Ou y a-t-il là une tentative de funambulisme théologique, s’efforçant de tenir en équilibre, dans le processus de salut, le divin et l’humain ?

Loin de moi cette pensée ! Si l’apôtre tenait pour précieuse une vérité, c’était bien celle de la bonne nouvelle du salut par la grâce au moyen de la foi et d’elle seule. Paul a consacré l’intégralité de son ministère à proclamer que le salut ne pouvait s’obtenir que par la grâce, et que l’acceptation du pécheur auprès de Dieu n’est jamais méritée mais toujours gratuitement offerte. Il a même légué à la communauté des chrétiens deux épîtres (Romains et Galates) entièrement consacrées à cette bonne nouvelle de la grâce salvatrice de Dieu. Aux gens d’Éphèse, il écrit : « C’est par la grâce en effet que vous êtes sauvés au moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est pas en vertu des œuvres, pour que personne ne puisse faire le fier. » (Ephésiens 2.8, 9)

Que voulait-il donc dire avec ce « Mettez en œuvre votre salut » ? Paul appelle à une vie et à un mode de vie correspondant aux exigences de la foi. En fait, il dit : « Oui, vous êtes sauvés par la foi. Vous êtes sauvés par la libre grâce de Dieu. Mais vous êtes sauvés pour vivre. Votre expérience de foi doit passer du croire au vivre. Vous devez vivre votre salut, ce qui implique une vie d’obéissance, tout comme notre grand exemple – Jésus-Christ – qui obéit jusqu’à accepter l’humiliation et la mort (Philippiens 2.5-13). Qui plus est, votre itinéraire chrétien relève de votre responsabilité individuelle, nul ne peut l’emprunter pour vous. »

« “Mettez en œuvre votre salut” ne veut donc pas dire “œuvrez à votre salut” mais “vivez une vie correspondant à votre nouveau statut d’enfants de Dieu” », explique Muller, qui souligne : « Le croyant est appelé à l’auto-activité, à un actif accomplissement de la volonté de Dieu, à l’intensification de sa vie spirituelle intérieure, à la mise en pratique des vertus de la vie chrétienne et à l’application personnelle du salut. Il doit “mettre en œuvre” ce que Dieu a, par sa grâce, “mis en lui”. »2

Cette responsabilité humaine doit être assumée « avec crainte et tremblement ». Paul ne fait pas là référence à une quelconque « terreur servile »3 envers un maître redoutable, pas plus qu’il ne se soucie d’une quelconque frustration dans l’accomplissement de l’objectif rédempteur de Dieu. Mais il se méfie de l’aptitude innée du moi à l’excès de confiance et à l’autosatisfaction dans le cheminement vers le royaume. Ellen White nous avertit : « Vous ne devez pas craindre que les promesses de Dieu restent vaines, que sa patience se lasse ou que ses compassions vous fassent défaut. Craignez plutôt que votre volonté ne soit pas soumise à celle du Christ, et que votre vie ne soit dirigée par vos traits de caractère, héréditaires ou acquis.… Craignez que le moi ne s’interpose entre votre âme et le Maître, et que votre volonté ne ruine le dessein de Dieu à votre égard. Enfin, ne vous fiez pas à vos propres forces ; gardez-vous de retirer votre main de celle du Christ et de suivre le sentier de la vie loin de sa présence. »4

C’est en ce sens que crainte et tremblement doivent accompagner le chrétien dans son itinéraire, sans pour autant suggérer le moins du monde que ce chemin doit être suivi par l’individu tout seul. « Car c’est Dieu qui est à l’œuvre en vous. » Le terme grec pour « à l’œuvre » est energeo. Dieu vous donne l’énergie. Dieu vous donne la force. Celui qui a « commencé en vous une œuvre bonne » (Philippiens 1.6) vous rend maintenant capables d’achever cette œuvre.

Cet accent mis sur l’action de Dieu dans la vie du chrétien (1 Corinthíens 12.6,11 ; Galates 2.8 ; Ephésiens 1.11,20) nous donne l’assurance que le périmètre du salut – son début, sa continuation et sa culmination – sont garantis par la grâce de Dieu à quiconque croit en lui et marche avec lui. Comme l’a noté Karl Barth, « c’est Dieu qui donne à chacun de pouvoir, et même déjà de vouloir, “travailler à son salut”. Un chrétien se place entièrement sous la puissance de Dieu, parce qu’il reconnaît que tout est grâce, que tout – la volonté et l’exécution, le commencement et la fin, la foi et la révélation, la question et la réponse, la recherche et la découverte – vient de Dieu et n’a de réalité qu’en lui … L’homme ne peut pas manifester son salut autrement qu’en confessant : c’est Dieu ! »5

En cela réside la beauté de la bonne nouvelle : Dieu est prédominant dans le salut de l’être humain. C’est sa grâce qui lance le processus rédempteur et c’est elle qui l’achève. « Tout ce qui se fait sur son ordre doit être accompli par sa force. Tout ce qu’il ordonne, il le donne ».6 Car Dieu est bel et bien à l’œuvre en chacun de nous.

John M. Fowler (doctorat en éducation de l’Université Andrews) est directeur adjoint du Département de l’éducation de la Conférence générale et rédacteur de Dialogue. Son courriel : fowlerj@gc.adventist.org.

RÉFÉRENCES

  1. Toutes les citations de l’Écriture proviennent de la Nouvelle Bible Segond.
  2. Jac J. Muller, The Epistles of Paul to the Philippians and to Philemon, Grand Rapids, William B. Eerdmans, 1955, p. 91.
  3. Marvin R. Vincent, Word Studies in the New Testament, 4 tomes, New York, Charles Scribners’ Sons, 1905, 3:437.
  4. Ellen G. White, Les Paraboles de Jésus, Dammarie-Lès-Lys, Éditions Vie et Santé, 2000,
  5. p. 134, 135.

  6. Karl Barth, Commentaire de l’Épître aux Philippiens, Genève, Labor et Fides, s.d., p. 71, 72.
  7. Ellen G. White, Les Paraboles de Jésus, p. 287, 288.