La Bible traduite en français

Parce qu’elle est Parole vivante, la Bible a depuis toujours été traduite dans les langues des peuples gagnés par la foi chrétienne. Sept traductions françaises contemporaines sont ici présentées.

La traduction de la Bible est une aventure très ancienne. À peine la période de rédaction des Écritures hébraïques, notre Ancien Testament, s’achevait-elle que déjà les Juifs d’Alexandrie, en Égypte, entreprenaient la traduction de leurs livres saints dans la langue locale. Cette vaste entreprise culturelle et religieuse s’est étalée de 250 à 150 avant notre ère et a produit la version grecque de la Bible juive, connue sous le nom de Septante. Le grec étant à l’époque et pour plusieurs siècles la « langue universelle », la Septante est tout naturellement devenue dès le début de notre ère les Saintes Écritures des chrétiens, auxquelles se sont ajoutés les livres du Nouveau Testament au fur et à mesure que leur autorité s’imposait aux communautés.

Traduire pour transmettre

La forte préoccupation missionnaire du judaïsme et surtout du christianisme rendait nécessaire la traduction des livres sur lesquels s’appuyait la foi. Aussi l’histoire de la traduction de la Bible, et parfois même de l’invention d’une écriture, suit-elle à la trace celle de la propagation de l’Évangile. La version en syriaque de l’Ancien Testament, la Peshitta, remonterait au premier siècle de notre ère. L’Égypte est très tôt fortement christianisée ; aussi la Bible y est-elle traduite dès le IIe siècle dans au moins six versions dialectales du copte. Dans la partie occidentale de l’Empire romain, le latin est préféré au grec ; au IIIe siècle, la Bible est traduite en latin, la Vieille latine, qui sera supplantée au Ve siècle par l’indétrônable traduction latine de Jérôme, la Vulgate. Au IVe siècle, la Bible est traduite en gothique, constituant le plus ancien document littéraire dans une langue germanique. L’Arménie, première nation devenue officiellement chrétienne après le baptême en 301 de son roi Tiridate III, eut au Ve siècle sa version de la Bible, inventant pour cela une écriture de sa langue jusque-là orale. À la même époque commençait la traduction en géorgien. Au VIe siècle est réalisée la traduction en guèze, ou éthiopien classique, le royaume d’Axoum étant devenu chrétien vers 320-330. Au IXe siècle, l’écriture cyrillique est inventée par des missionnaires pour réaliser leur traduction de la Bible en slavon. Nous avons là un aperçu très condensé de ce qu’il est convenu d’appeler les « versions anciennes » de la Bible, à savoir celles qui sont antérieures à l’an 10001.

Cette entreprise permanente de traduction des Écritures dans les langues où le christianisme s’étend exprime la conviction intime de tout enseignant de la Bible que ce livre est le fondement de la foi, que cette Parole est vivante et transmet la vie, qu’elle ne peut donc rester figée dans sa langue d’origine, mais qu’elle doit être offerte au croyant ou au futur croyant au plus près de sa compréhension, dans sa propre langue. C’est la grandiose dynamique de l’Incarnation qui se poursuit : Dieu vient à l’homme, il le rejoint sur sa planète, dans sa vie, dans sa culture, dans son quotidien. Il parle à son intelligence et à son cœur le langage approprié, pour l’attirer à lui. Tout traducteur de la Bible prolonge ce mouvement de proximité qui veut se faire comprendre de chacun.

Si dès ses origines la Bible a été traduite, elle est aujourd’hui traduite au moins partiellement en 2 508 langues et dialectes, sur les 6 700 langues répertoriées dans le monde ! Quatre cent cinquante-neuf langues disposent de la Bible en entier, 1 213 autres langues ont tout le Nouveau Testament, et encore 836 autres ont au moins un livret, généralement un Évangile2.

Les traductions françaises

Même si la traduction de la Bible en français a suivi la mutation progressive de cette langue à partir du latin, et ce dès le XIIe siècle avec les travaux de Pierre Valdo à Lyon, la langue française n’a pas eu sa Bible, comme les Allemands ont eu la traduction de Martin Luther (XVIe siècle) ou les Anglais la King James Version (XVIIe). Sans doute est-ce dû au fait que la Réforme ne s’est pas imposée en France et que la Vulgate latine continuait de régner dans le catholicisme. La première traduction de la Bible entière en français est réalisée à partir de la Vulgate par le théologien et humaniste français Jacques Lefèvre d’Étaples, et publiée hors de France, à Anvers (aujourd’hui en Belgique), en 1523 (Nouveau Testament) et 1530 (Ancien Testament). Suit aussitôt la traduction de Robert Olivétan, cousin du réformateur Jean Calvin, établie à partir du grec et de l’hébreu et imprimée à Neuchâtel (Suisse) en 1535. L’histoire des traductions françaises serait passionnante, toutefois elle déborde largement le cadre de cet article3.

Nous avons une grande chance avec la langue française : l’abondance ! Notre langue bénéficie du soutien de nations riches et fortement éduquées, qui ont depuis longtemps la puissance financière, culturelle et humaine de produire de nombreuses traductions de la Bible d’une très haute qualité. En France seulement, on estime que chaque année 280 000 Bibles sont diffusées, auxquelles il faut ajouter environ 1,5 million de Nouveaux Testaments4. Nous présenterons à présent sept des traductions françaises de la Bible actuellement commercialisées, celles que nous jugeons les plus intéressantes5.

Il convient auparavant d’ouvrir une brève parenthèse pour signaler que les traducteurs, en quelque langue vivante contemporaine qu’ils travaillent, partent tous d’un même texte source. Pour l’Ancien Testament, il s’agit du texte hébreu du manuscrit Codex de Leningrad copié en 1008, et publié dans l’édition scientifique Biblia Hebraica Stuttgartensia6. Pour le Nouveau Testament, il s’agit d’un texte grec reconstitué par la critique textuelle à partir de plus de 5 000 manuscrits contenant tout ou plus souvent (petite) partie du texte néotestamentaire ; il est régulièrement révisé et publié dans le Novum Testamentum graece7. Toutes les confessions et tous les traducteurs sont d’accord sur le texte à traduire. Pourtant, les textes traduits diffèrent, et parfois considérablement. Pourquoi ? La traduction est un art complexe, et nous verrons que les objectifs motivant chaque nouvelle traduction de la Bible varient et expliquent largement les résultats obtenus. Quand on a la chance de disposer de plusieurs traductions, il serait vraiment dommage de se priver du privilège de pouvoir s’enrichir de la spécificité de chacune.

Les Bibles les plus accessibles

En 1982 est achevée la Bible en français courant, première traduction à « équivalence dynamique ». Cette nouvelle version interconfessionnelle adopte résolument une approche différente de l’art de traduire, fondée sur les données les plus récentes de la linguistique. La langue cible (ici le français de la fin du XXe siècle) est privilégiée et respectée, dans sa structure, dans sa syntaxe, dans son vocabulaire. On choisit d’écrire en français « courant » ou moyen, c’est-à-dire selon le premier sens du mot donné par le dictionnaire, en écartant les sens vieillis, littéraires, mais aussi les sens familiers ou populaires. On ne cherche pas à suivre les langues sources (l’hébreu et le grec) dans leur littéralité, mais on rend le sens global de la phrase d’origine dans une phrase française simple et cohérente ; on traduit par « équivalence » globale et non plus selon une « concordance » mot à mot, tel mot grec étant toujours rendu par tel mot français. Dès sa parution, la Bible en français courant a remporté un grand succès, elle offrait enfin un texte français facile à lire et à comprendre, particulièrement approprié pour les enfants et les jeunes, et pour le public déchristianisé peu ou pas familier de la Bible.

Dans la même veine, mais encore plus radicale dans la démarche, Parole de Vie est une traduction en « français fondamental », parue en 2000. Ce chantier interconfessionnel a été entrepris pour offrir aux lecteurs utilisant le français comme langue seconde un texte encore plus accessible. Par conséquent, les traducteurs se sont volontairement restreints à un vocabulaire de 3 500 mots environ, à des phrases courtes respectant l’ordre sujet-verbe-objet-complément, à une conjugaison le plus souvent possible au présent. En lecture publique, la version Parole de Vie s’avère généralement un excellent choix : pas de risque de perdre les auditeurs, même les plus distraits, dans des phrases complexes !

Les Bibles d’étude

Nous changeons de registre et quittons les textes volontairement accessibles pour nous rapprocher de la complexité originelle de la Bible. Les trois traductions suivantes cherchent bien sûr à être compréhensibles en français, mais elles refusent de sacrifier l’éventuelle difficulté du texte source au confort du lecteur. Aussi leur français n’est ni courant ni encore moins fondamental ; il est plus sophistiqué, plus littéraire, et sollicite l’habileté linguistique du lecteur, qui est un « étudiant » des Écritures plutôt qu’un « découvreur » non averti.

La plus ancienne des traductions que nous considérons est la Bible de Jérusalem, dont la publication d’abord échelonnée en fascicules s’est achevée en 1955. Magnifique production catholique, cette version a été réalisée par 33 traducteurs, sous la direction de la prestigieuse École biblique de Jérusalem — d’où son nom. Une grande attention a été portée tant à la rigueur du vocabulaire qu’au style, en veillant à l’équilibre entre la fidélité aux textes originaux et la qualité littéraire : cela en fait une Bible d’étude à la rigueur scientifique, mais aussi une Bible pour la lecture privée et publique, adaptée à tous les publics. On appréciera particulièrement dans les Psaumes l’élégance de son style. Cette Bible existe en édition d’étude, c’est-à-dire un volume offrant des introductions à chaque livre biblique, d’abondantes notes, cartes, chronologies, etc., très utiles pour une analyse approfondie du texte.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, la francophonie a entrepris une aventure unique au monde, à l’époque : faire traduire chaque livre de la Bible par un binôme de théologiens, l’un protestant et l’autre catholique. Ainsi 115 traducteurs ont collaboré à cette Traduction œcuménique de la Bible (TOB), achevée en 1975, après avoir « testé » en 1967 le principe de collaboration sur la très délicate Épître aux Romains, pomme de discorde historique entre catholiques et protestants. Il résulte de cette entreprise inédite un monument incontournable, une Bible d’une grande qualité qui présente l’avantage missionnaire d’être reconnue et acceptée aussi bien par le public catholique que par les publics protestants. Lorsqu’on utilise cette Bible lors d’une conférence publique, on met tout le monde à l’aise et on évite l’esprit de clocher. L’édition d’étude offre une documentation d’une très grande richesse. Signalons une nouveauté tout à fait remarquable dans la révision de la TOB publiée en 2010 : elle rend concrète la collaboration œcuménique avec les Églises orthodoxes en intégrant entre l’Ancien et le Nouveau Testament les six livres deutérocanoniques8 supplémentaires acceptés par cette branche du christianisme.

Première traduction française du XXIe siècle, la Nouvelle Bible Segond est parue en 2002. Rappelons d’abord que la traduction de Louis Segond, achevée à Genève (Suisse) en 1880, a été la Bible protestante de la francophonie pendant tout le XXe siècle, et par conséquent la Bible de l’adventisme francophone. Tous les versets bibliques que nous connaissons par cœur, nous les récitons selon le texte de Louis Segond ! Mais après un siècle de bons et loyaux services, ce texte avait vieilli, une langue vivante étant en continuelle évolution. Aussi a-t-il paru nécessaire de faire une profonde révision de la Segond au moment de changer de siècle et de millénaire. Et, à force de réviser, on a fini par produire une nouvelle traduction du texte biblique. Toutefois, la démarche étant restée fidèle à l’héritage de la Segond classique, on a voulu garder le nom du grand théologien dans le titre de cette nouvelle traduction ; d’où la Nouvelle Bible Segond (NBS).

L’édition d’étude est un ouvrage extrêmement remarquable, qu’il est « obligatoire » de posséder. La NBS offre en un seul volume des outils précieux : des introductions à chaque livre biblique et d’abondantes notes comme toutes les éditions d’étude, mais aussi un riche index et une concordance ! De nombreuses fiches techniques sont insérées dans le texte sous la forme d’encadrés, donnant de précieuses informations historiques, archéologiques, littéraires, etc. Outre les grandes cartes en couleur à la fin de l’ouvrage, de petites cartes détaillées viennent au fil du récit aider à mieux comprendre tel voyage, telle bataille, tel empire. Des références à des écrits non bibliques (apocryphes, écrits de Qumran…) contribuent à la compréhension du texte biblique.

Pour la première fois dans une traduction de la Bible en français, des adventistes ont participé au projet NBS. D’abord Jean-Claude Verrecchia, l’un des quatre membres du comité de rédaction : pasteur français, il est spécialiste du Nouveau Testament, qu’il a enseigné à la faculté de théologie de Collonges (France) et qu’il enseigne actuellement à celle de Newbold College (Angleterre). Trois théologiens adventistes, eux aussi spécialistes du Nouveau Testament, font partie de la soixantaine de collaborateurs sollicités pour traduire, introduire et annoter les livres bibliques : les Français Richard Lehmann et Bernard Sauvagnat, le Suisse Roland Meyer. Enfin les deux correctrices, qui ont traqué patiemment de page en page les fautes d’orthographe, de syntaxe, de typographie sont des professionnelles adventistes : Françoise Thäder et la soussignée.

Les curiosités

Le Juif André Chouraqui a produit dans les années 1970 une traduction personnelle de la Bible, si l’on ose encore parler de traduction. En effet, contrairement à la démarche habituelle du traducteur, qui cherche à rendre compréhensible un texte source dans une langue cible, Chouraqui n’a que faire du français, sa langue cible. Il cherche plutôt à dépayser son lecteur francophone et à le transposer par la magie de la langue dans la structure mentale et linguistique de l’hébreu. Cela non seulement pour l’Ancien Testament en hébreu, mais même pour le Nouveau Testament en grec, dont les auteurs étaient des Juifs écrivant en grec mais pensant en hébreu. La Bible Chouraqui est donc saisissante, à la fois délicieusement exotique et quasi incompréhensible. Autant il serait incongru de la mettre entre les mains d’un néophyte qui risquerait d’en conclure que la Bible est un charabia, autant elle réveille notre souvenir parfois endormi du texte biblique.

En 2001, les éditions Bayard ont publié La Bible, nouvelle traduction, aussitôt désignée comme la Bible Bayard. L’entreprise était résolument culturelle et non religieuse, visant à rappeler que la Bible est un monument littéraire appartenant au patrimoine mondial de l’humanité. Aussi chaque livre a-t-il été traduit par un binôme formé d’un exégète et d’un écrivain. Les choix de mise en page sont élégants mais inhabituels et, somme toute, peu pratiques. Le texte biblique n’est interrompu par aucun intertitre. Les introductions et les notes sont regroupées en fin de volume. L’ensemble est donc, conformément au projet, beau, stylé, littéraire, approprié pour une approche culturelle et religieusement neutre de la Bible.

Tout sur la toile !

De tout temps, la Bible a été concernée par les progrès technologiques. C’est pour elle, peut-être, qu’on est passé vers le IIe-IIIe siècle de notre ère du rouleau au codex, à savoir un volume dont on peut tourner les pages. C’est elle, dans la version latine de la Vulgate, qui fut le tout premier livre imprimé par Gutenberg en 1455. À l’ère numérique, la Bible suit le mouvement ! Voici les sites Web sur lesquels on peut retrouver les traductions décrites ci-dessus.

Le site de l’Alliance biblique française propose en ligne cinq versions : la Bible en français courant, Parole de Vie, la Segond classique (dite à la Colombe), la Nouvelle Bible Segond et la Traduction œcuménique de la Bible. On peut lire le passage de son choix dans l’une des traductions ou dans plusieurs, mises côte à côte et que l’on peut donc comparer. Voir http://lire.la-bible.net/.

On retrouvera la Bible de Jérusalem sur http://bibliotheque.editionsducerf.fr/par%20page/84/TM.htm#.

Quant à la traduction de Chouraqui, elle est disponible sur http://nachouraqui.tripod.com/id91.htm.

La Bible Bayard ne semble pas être entièrement disponible sur la toile, mais un beau site lui est consacré, qui donne des extraits de son texte : http://www.biblebayard.com/.

Corinne Egasse (doctorante en Nouveau Testament à Lausanne, Suisse) est secrétaire de la Faculté adventiste de théologie de Collonges-sous-Salève, France, et chargée du cours d’introduction à la Bible. Courriel : secretariat.fat@campusadventiste.edu.

RÉFÉRENCES

  1. On lira avec intérêt une page du site de l’Alliance biblique française consacrée aux premières traductions de la Bible : http://www.la-bible.net/page.php?ref=bibliotheque1.
  2. Chiffres établis par l’Alliance biblique universelle à la fin de l’année 2009. Voir http://www.la-bible.net/page.php?ref=Rapport/traduction/2009.
  3. Un survol de l’histoire des traductions françaises de la Bible est proposé par l’Alliance biblique française sur http://www.la-bible.net/page.php?ref=bible16_20_intro. Pour une étude plus complète, on pourra consulter l’ouvrage de Frédéric Delforge, La Bible en France et dans la francophonie. Histoire, traduction, diffusion, Paris/Villiers-le-Bel, Publisud/Société biblique française, 1991.
  4. Éric Denimal, La Bible pour les nuls, Paris, First, 2004, p. 1, 10.
  5. Pour une présentation simple et brève de quatorze traductions françaises de la Bible, voir le site de l’Alliance biblique française, à la page http://www.la-bible.net/page.php?ref=traductions.
  6. Biblia Hebraica Stuttgartensia, éd. par R. Kittel et al., 5e éd., Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 1997.
  7. Novum Testamentum graece, éd. par E. et E. Nestle, et B. et K. Aland, 27e éd., Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 1993. Ce texte en grec est consultable sur la toile : http://nttranscripts.uni-muenster.de/AnaServer?NTtranscripts+0+start.anv.
  8. Les livres deutérocanoniques (= du « deuxième canon ») sont ceux auxquels telle tradition chrétienne accorde une autorité canonique à côté des 39 livres de l’Ancien Testament formant le canon protestant. Ainsi le catholicisme reconnaît-il l’autorité de 8 livres deutérocanoniques : Judith, Tobie, 1 et 2 Maccabées, Sagesse de Salomon, Siracide (ou Ecclésiastique), Baruch, Lettre de Jérémie, ainsi qu’un complément au livre de Daniel et un complément au livre d’Esther. Quant aux Églises orthodoxes, elles ajoutent encore d’autres livres : 3 et 4 Esdras, 3 et 4 Maccabées, Prière de Manassé, Psaume 151.