Pourquoi les scientifiques interprètent-ils la réalité différemment ?

Par définition, l’existence de Dieu et la création de l’univers et de la vie sont des thèmes dépassant la portée et les capacités de la science naturaliste. Les réponses à de telles questions s’appuient sur des visions du monde, elles-mêmes fondées sur des preuves plus ou moins satisfaisantes pour des scientifiques de même calibre.

« La science ne conduit pas aux certitudes. Ses conclusions sont toujours incomplètes, provisoires et sujettes à révision. » —Ian Barbour, Religion in an Age of Science

Les personnes instruites qui consacrent leur vie professionnelle à l’étude scientifique de la nature sont, croit-on, capables d’aborder leurs sujets de façon objective. À l’aide d’équipements sophistiqués, ils font des observations minutieuses, se livrent à des expériences, développent des hypothèses, proposent des théories et arrivent à des conclusions objectives dans leurs champs d’expertise respectifs.

Il n’en est pas moins que des scientifiques, étudiant le même aspect de la nature avec des équipements et une méthode scientifique semblables, arrivent parfois à des conclusions différentes. Comment est-ce possible ? Il existe une triple réponse à cette question.

Différences d’interprétation

À un premier niveau, les scientifiques arrivent à des conclusions différentes à cause des facteurs suivants : quantité et fiabilité des données recueillies, manière plus ou moins adéquate de mener les expériences, précision des équipements utilisés, erreur humaine. Ces facteurs peuvent être corrigés quand d’autres savants prennent connaissance des résultats pour ensuite réviser les procédures, les données et les conclusions. Ils essaient ensuite de reproduire les observations ou expériences pour enfin déterminer quelles conclusions ou découvertes sont appuyées par le poids de la preuve. Ce processus fait de la science l’une des activités humaines les plus passionnantes.

En mars 1989, deux électrochimistes connus, Martin Fleischmann et Stanley Pons, annoncèrent qu’ils avaient provoqué une fusion nucléaire à température ambiante avec de l’eau lourde et une cathode de palladium. La réaction de la communauté scientifique internationale fut immédiate en raison des implications financières. En effet, la production d’énergie à faible coût rapporterait gros. Au cours des années suivantes, de nombreux pays menèrent des expériences semblables, présentèrent des conférences sur le sujet, et établirent des centres de recherche bien financés. Malgré tout, la plupart des savants ne purent reproduire les résultats initiaux et conclurent, par conséquent, que les preuves ne soutenaient pas l’assertion originale1.

Paradigmes différents

À un second niveau, les désaccords entre savants sur un point particulier peuvent provenir de paradigmes scientifiques différents, un concept proposé par Thomas S. Kuhn2. Selon ce dernier, la science n’est pas une entreprise empirique, autonome et objective, mais une activité collective influencée par des facteurs sociaux et historiques. Pendant des périodes de « science normale », la communauté scientifique travaille selon un modèle ou paradigme généralement accepté. Au fil du temps, des résultats non conformes aux attentes se multiplient et un « changement de paradigme » se produit. De ces nouveaux consensus et paradigmes naît un ensemble d’hypothèses sur lesquelles s’appuieront les travaux subséquents. Kuhn donne comme exemple le changement de paradigme qui se produisit lorsque la vision géocentrique de l’univers de Ptolémée fut remplacée par le modèle héliocentrique du système solaire de Copernic.

Un autre changement de paradigme significatif s’est produit dans les années 1960 dans les sciences de la terre lorsque le poids de la preuve a confirmé les idées d’Alfred Wegener (1880-1930) sur la dérive des continents. Avant Wegener, on croyait que les continents ne bougeaient pas et qu’ils avaient été reliés par des ponts terrestres submergés par la suite. Lors d’une conférence présentée en 1912, le savant avança que les continents avaient d’abord fait partie d’un supercontinent (Pangée) et qu’ils s’étaient éloignés les uns des autres plus tard. En 1915, il publia sa théorie dans un livre sur l’origine des continents et des océans. Pendant quelques décennies, sa théorie d’une dérive des continents fut rejetée par les sommités en géologie pour de multiples raisons : une certaine inertie intellectuelle, mais surtout une absence de preuves concrètes et de mécanisme explicatif. Néanmoins, en raison d’une accumulation de nouvelles données scientifiques, l’hypothèse d’une dérive des continents fut acceptée pleinement et constitue maintenant le paradigme de base en géologie, géophysique, océanographie et paléontologie.

Le débat actuel sur les changements climatiques constitue un exemple parfait d’un désaccord fondé sur le paradigme. Depuis nombre d’années, des scientifiques analysent des données suggérant un réchauffement climatique de notre planète. Un modèle de projection et de simulation indique que si ce réchauffement continue au taux actuel, l’humanité sera frappée par une série de catastrophes irréversibles. Mais voilà que les scientifiques ne s’entendent pas sur la cause d’un tel réchauffement, d’où l’entrée en jeu de deux paradigmes opposés. Un groupe de scientifiques croient que l’augmentation récente de la température est causée par des cycles climatiques naturels, indépendamment de toute activité humaine. Ils soulignent la corrélation entre les cycles solaires et les températures globales. L’autre groupe de scientifiques croient que l’activité humaine est responsable du réchauffement de la planète. Ils cherchent des liens entre les émissions de carbone et autres, de même que les indices de changement climatique. Bien entendu, les implications éthiques, économiques et politiques de ce débat compliquent le problème. Toutefois, une fois cette controverse réglée, nous verrons sans doute s’établir un changement de paradigme, suivi par l’établissement de politiques gouvernementales ou de mandats internationaux quant aux effluents et à la pollution3.

À un troisième niveau, les désaccords entre savants de différentes disciplines peuvent venir du choix des règles à appliquer dans l’explication de l’origine du monde naturel et de ses lois. Existe-t-il ou non un Être suprême, Créateur et Soutien constant de l’univers et de ses créatures4 ? Ce débat se renforce depuis 1800, surtout depuis la parution du livre De l’origine des espèces de Charles Darwin (1859). Pourquoi d’honnêtes scientifiques sont-ils en désaccord sur cette question fondamentale ? La méthode scientifique peut-elle régler définitivement le débat ? Ces questions nous amènent à examiner le concept des visions du monde5.

Visions du monde et leurs implications

Les humains, scientifiques ou non, développent tous une vision du monde par laquelle ils interprètent et expliquent la réalité à son niveau le plus fondamental. Cette vision du monde nous sert de carte mentale orientant nos décisions et actions6. Nul besoin d’un bac en philosophie pour en avoir une. Les scientifiques eux-mêmes sont incapables d’entreprendre l’étude de quelconque objet, organisme ou phénomène avec une objectivité parfaite — tous injectent dans leurs recherches leur compréhension de l’univers et de la vie, c’est-à-dire leur vision du monde7.

Notre vision du monde se forme depuis l’adolescence jusqu’au début de l’âge adulte. Si elle résulte premièrement de diverses influences – famille, études, médias, culture locale – de nouvelles informations et expériences nous amènent à l’ajuster au fil du temps.

Dans sa forme la plus simple, la vision du monde veut répondre à quatre questions8 :

Qui suis-je ? – Origine, nature et raison d’être du genre humain.

Où suis-je ? – Nature et étendue de la réalité.

Pourquoi le mal ? – Cause de l’injustice, de la souffrance, de la méchanceté et de la mort.

Où se trouve la solution ? Moyens de triompher de ces obstacles à l’épanouissement de l’homme.

On peut facilement élargir cette série de questions9. En définitive, notre vision du monde forme le fondement de nos valeurs et se reflète dans nos décisions et notre comportement. Elle influence notre vocation ou profession, nos relations interpersonnelles, nos dépenses, notre emploi de la technologie, notre attitude envers l’environnement, et même nos décisions sociopolitiques quant à la paix et à la justice.

Les réponses que nous donnons à ces questions peuvent être reliées à une histoire globale (méta-narration) intégrant les concepts de l’origine, de la raison d’être, du sens à la vie et de la destinée. Imaginez, par exemple, comment deux scientifiques sérieux, aux visions du monde différentes — un chrétien fondamentaliste et un évolutionniste néo-darwinien — structureraient et articuleraient leur méta-narration selon leurs perspectives personnelles.

Il faut noter que l’impact de la vision du scientifique sur les sujets de recherche, les méthodes employées et les résultats a été beaucoup plus significatif dans les sciences historiques et cosmiques que dans les sciences expérimentales et mathématiques.

Principales visions du monde

Tout au long de l’histoire du monde, les êtres humains ont adopté trois principales visions du monde, résumées comme suit :

Le théisme pose comme postulat un Dieu personnel, Créateur et Souverain de l’univers. Cet Être suprême est séparé de sa création, mais agit dans son fonctionnement.

Le panthéisme voit un dieu impersonnel dans les forces et le fonctionnement de la nature. La réalité consiste dans l’univers plus dieu. Ces deux entités s’interpénètrent et interagissent.

Le naturalisme ne reconnaît que les forces ou lois de la nature agissant dans l’univers matériel.

Même si ces trois visions du monde présentent des variétés et des sous-ensembles, on peut les illustrer ainsi :

La science moderne a fait son apparition aux XVIe et XVIIe siècles dans le contexte d’une culture théiste essentiellement chrétienne. Les premiers penseurs et scientifiques aux disciplines diverses — Copernic, Galilée, Kepler, Pascal, Boyle, Newton, Halley, entre autres — croyaient en un Dieu créateur qui avait établi des lois régissant le fonctionnement de l’univers et de la nature, lois qui pouvaient être découvertes et appliquées pour le bienfait de l’humanité. En revanche, les cultures panthéistes n’offraient pas un milieu favorable à la recherche scientifique, la nature étant perçue comme divine et donc sacrée10.

Certaines approches plus récentes cherchent à établir des liens entre ces visions du monde. L’évolution théiste, par exemple, essaie de lancer un pont entre le christianisme et le naturalisme, en proposant que Dieu œuvre dans le monde par le processus de l’évolution. Le néo-panthéisme, quant à lui, suggère des liens étroits entre le matérialisme scientifique et le mysticisme religieux11.

Visions du monde contrastées

Au cours des 150 dernières années, la communauté scientifique s’est éloignée graduellement de ses racines chrétiennes et a endossé une vision du monde naturaliste niant toute intervention surnaturelle ou signification transcendante. C’est selon cette vision du monde que la science est généralement enseignée, les recherches, menées, et les articles, acceptés ou non pour fins de publication. L’expression la plus populaire de cette vision du monde, c’est l’humanisme séculier12. Le contraste entre les doctrines de base du christianisme biblique et l’humanisme séculier — ces représentants du théisme et du naturalisme – est résumé comme suit :

Vision biblique du monde

Par définition, l’existence de Dieu et la création de l’univers et de la vie sont des thèmes dépassant la portée et les capacités de la science naturaliste. Les réponses à de telles questions s’appuient sur des visions du monde, elles-mêmes fondées sur des preuves qui sont plus ou moins satisfaisantes pour des scientifiques de même calibre. Pourtant, ces réponses influencent le développement d’hypothèses et de thèses de même que l’interprétation de données dans diverses recherches scientifiques.

Depuis les débuts de la science moderne, les scientifiques chrétiens travaillent selon les prémisses que le Créateur de l’univers et de la vie est le même Dieu qui communique avec les êtres humains par les Écritures. Les chrétiens qui ancrent leurs convictions dans la Bible développent une vision du monde et une méta-narration qui, selon les adventistes du septième jour, incluent sept moments-clés de l’histoire cosmique :

Création du ciel. À un certain moment du passé lointain, Dieu crée un univers parfait peuplé de créatures intelligentes et libres.

Rébellion dans le ciel. Une créature de haut rang se rebelle contre les principes divins. Après une lutte, elle est bannie sur la terre avec ses suppôts.

Création de la terre. Pendant une période de six jours d’un passé récent, Dieu rend cette planète habitable et crée la vie animale et végétale, incluant le premier couple doté du libre arbitre.

Chute sur la terre. Tenté par la créature rebelle, le premier couple désobéit à Dieu et toute la vie sur la terre en subit les conséquences, dont un déluge global dévastateur.

Rédemption. Jésus-Christ, le Créateur lui-même, descend sur la terre pour sauver les êtres humains déchus. Il leur offre un salut gratuit et la puissance de vivre une vie transformée.

Seconde venue. À la fin des temps, Christ revient en gloire tel qu’il l’a promis pour accorder l’immortalité à ceux qui ont accepté son offre de pardon et de salut.

Apogée. Après le millenium, Christ revient pour exécuter le jugement final, éliminer le mal et restaurer la création à sa perfection originale, laquelle durera éternellement.

La vision biblique du monde et sa méta-narration sont attrayantes parce qu’elles procurent une réponse cohérente aux questions primordiales. Cette vision du monde offre une explication satisfaisante quant à ce que nous apprenons, découvrons ou vivons. Elle donne du sens à nos désirs les plus profonds et nous apporte de l’espérance. En même temps, notre vision chrétienne du monde continue à se développer sous la conduite du Saint-Esprit parce que notre compréhension de la révélation divine est limitée et progressive13.

Conclusion

Comme nous l’avons vu, des scientifiques de même calibre arrivent à des conclusions différentes en raison de facteurs méthodologiques divers, de paradigmes différents ou de visions du monde contrastantes. Néanmoins, les scientifiques chrétiens qui conduisent leurs recherches selon une vision biblique du monde peuvent travailler avec d’autres scientifiques ne partageant pas leurs hypothèses et arriver avec eux à des découvertes significatives et à des conclusions respectables. Ceux qui acceptent le récit biblique et le considèrent comme véridique et fiable ont l’avantage d’avoir à leur disposition des options et des perspectives additionnelles. Celles-ci, placées par le Créateur dans sa Parole, peuvent susciter des questions de recherche qui, à leur tour, mèneront à d’utiles hypothèses, explications et découvertes.

Humberto M. Rasi, titulaire d’un doctorat de l’Université de Stanford, est un ancien directeur du département de l’Éducation de l’Église adventiste du septième jour. Son courriel : hmrasi@gmail.com.

Cet article est tiré du livre Understanding Creation : Answers to Questions on Faith and Science, L. James Gibson et Humberto M. Rasi, éd., Pacific Press Publ. Assn, Nampa, Idaho, 2011. De légères modifications y ont été apportées. Avec autorisation.

Références

  1. Voir, par exemple, Fred Nadis, Undead Science: Science Studies and the Afterlife of Cold Fusion, Rutgers University Press, New Brunswick, NJ, 2002 ou Hideo Kozima, The Science of the Cold Fusion Phenomenon, Elsevier Ltd., Oxford, 2006.
  2. Voir Thomas S. Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions, University of Chicago Press, Chicago, 1962, 1970, 1996.
  3. Certains champs scientifiques tendent à opérer selon un paradigme commun, ce que Thomas Kuhn appelle une « matrice disciplinaire » dans l’édition 1970 de son livre. Voyez comme exemple les hypothèses, méthodes et questions de recherche qui se retrouvent dans les sciences historiques (archéologie, géologie, paléontologie), cosmiques (astronomie, astrophysique, science spatiale), expérimentales (biologie, chimie, physique) ou comportementales (psychologie, psychiatrie, sociologie).
  4. Voir Roy A. Clouser, The Myth of Religious Neutrality: An Essay on the Hidden Role of Religious Belief in Theories, éd. rév., University of Notre Dame Press, Notre Dame, Indiana, 2005.
  5. Voir David K. Naugle, Worldview: The History of a Concept, William B. Eerdmans Publ. Co., Grand Rapids, Michigan, 2002.
  6. Voir Nancy Pearcey, Total Truth: Liberating Christianity from Its Cultural Captivity, Crossway Books, Wheaton, Illinois, 2004.
  7. Michael Polanyi a élaboré ces concepts dans Personal Knowledge: Towards a Post-Critical Philosophy, University of Chicago Press, 1958, 1962 et The Tacit Dimension, Doubleday, Garden City, New York, 1966.
  8. Voir Brian J. Walsh et J. Richard Middleton, The Transforming Vision: Shaping a Christian World View, InterVarsity Press, Downers Grove, Illinois, 1984.
  9. Dans The Universe Next Door: A Basic Worldview Catalogue, 3e éd., InterVarsity Press, Downers Grove, Illinois, 1997, James W. Sire suggère sept questions quant à la vision du monde : Qu’est-ce que la réalité première – ce qui est vraiment réel ? Quelle est la nature de la réalité extérieure, à savoir le monde qui nous entoure ? Qu’est-ce qu’un être humain ? Que lui arrive-t-il après la mort ? Comment est-il possible de savoir quoi que ce soit ? Comment faire la différence entre le bien et le mal ? Quelle signification l’histoire a-t-elle ?
  10. De plus, les dieux imprévisibles des cultures païennes ne pouvaient fournir la relation de cause à effet si essentielle pour la science. Voir Ariel A. Roth, Science Finds God, Autumn House, Hagerstown, Maryland, 2008.
  11. Dans The Tao of Physics: An Exploration of the Parallels between Modern Physics and Eastern Mysticism, 1975, Fritjof Capra affirme que la physique et la métaphysique sont interreliées.
  12. Paul Kurtz (1925-) a été un défenseur éminent de cette vision du monde par ses nombreux livres, dont A Secular Humanist Declaration (1980) and In Defense of Secular Humanism (1983) et son travail d’éditeur pour Humanist Manifestos I and II (1984).
  13. Voir Steve Wilkens et Mark L. Sanford, Hidden Worldviews: Eight Cultural Stories That Shape Our Lives, IVP Academic, Downers Grove, Illinois, 2009.