Les chrétiens devraient-ils étudier la sociologie ?

C’est dans les relations, et en particulier dans les relations de groupe, que l’on conceptualise, atteint, et construit le mieux la réalité.

Ce n’est pas sans hésitation que certains chrétiens envisagent la sociologie. Ils craignent que les convictions religieuses des étudiants qui s’inscrivent à un cours de sociologie soient « minées, voire détruites »1. Mais en dépit de cette prétendue menace, les universités et instituts d’enseignement supérieur chrétiens n’ont pas retiré le cours de sociologie de leurs programmes. Des questions s’imposent : Pourquoi enseigne-t-on la sociologie ? Pourquoi les étudiants s’inscrivent-ils à ce cours ? Peut-elle favoriser une meilleure compréhension de la vie chrétienne ? Sert-elle de véhicule à l’édification de la foi ?

Pour comprendre la raison pour laquelle la sociologie fait partie des programmes des université/instituts d’enseignement supérieur chrétiens, il nous faut d’abord saisir l’objectif premier de l’entreprise éducative. Les institutions éducatives se proposent d’exposer leurs étudiants à toute une gamme d’expériences afin de les préparer pour la vie. Ainsi, l’éducation a pour but, du moins du point de vue chrétien, de doter les étudiants de connaissances, de compétences, de dispositions et de perspectives pour qu’ils puissent vivre pleinement et de façon significative ici-bas, en préparation pour le ciel. Par conséquent, le programme d’une école chrétienne présuppose une analyse et une compréhension sérieuses des activités et des besoins humains.

Bien que les opinions varient sur les qualités considérées essentielles au développement humain, et sur celles qui sont importantes, mais non essentielles2, les éducateurs s’entendent généralement sur la nature holistique des êtres humains. En dépit des différences d’opinion à cet égard3, on a réussi à identifier certains besoins fondamentaux. La théorie de Maslow4, par exemple, hiérarchise les besoins de l’homme selon une pyramide à six niveaux, les besoins physiologiques occupant le niveau inférieur, et l’accomplissement personnel, le niveau le plus élevé. La classification de Pratt5 des besoins philosophiques, sociaux, esthétiques, et de survie, ressemble, elle, à la formulation d’Ellen White6 sur les facultés physiques, mentales, spirituelles, et sociales. En s’appuyant sur ces besoins catégorisés, on a pu identifier les expériences de base qui favorisent un développement significatif et optimal.

Les institutions éducatives, particulièrement les écoles chrétiennes, cherchent à donner une éducation équilibrée. Ainsi, les domaines-clés de leur programme – sciences naturelles, sciences sociales, arts, et lettres – prennent en compte les besoins sus-identifiés et sont structurés en fonction de ceux-ci. L’objectif est de faciliter le développement optimal des étudiants par ce qui satisfait au maximum ces besoins. Comme le suggère Ellen White, le processus de l’éducation est intimement lié au développement holistique des facultés mentales, physiques, spirituelles et morales, de sorte que l’étudiant ressemble de plus en plus à Dieu. C’est là le but ultime de l’éducation7. Quel rôle la sociologie joue-t-elle donc à cet égard ?

La focalisation sociologique

La sociologie traite du comportement humain. En tant que méthode d’approche et de savoir, elle diffère des autres sciences sociales en ce qu’elle met l’emphase sur le « facteur collectif » du comportement humain. Pourquoi ? Selon cette discipline, le comportement humain est fortement subordonné aux normes et aux valeurs sociales résultant des interactions d’un groupe donné. Cette perspective de groupe (interpersonnelle) diffère quelque peu de l’emphase plus individualiste (intrapersonnelle) associée au comportement humain par certaines branches des sciences sociales.

Les économistes, par exemple, signalent la nature utilitariste du comportement humain qu’ils fondent sur le choix rationnel8. Selon eux, les êtres humains calculent leurs choix et négocient leurs réponses aux sollicitations de leur environnement en termes de coût-bénéfices. Disons-le autrement : si un individu juge un plan d’action avantageux, il va sans doute le mettre en œuvre et le répéter. Dans le cas contraire, il s’en abstiendra, un point c’est tout. Bien que les sociologues ne nient pas le rôle du choix rationnel dans les activités humaines, ils n’en font pas, toutefois, la force de motivation première. Ces spécialistes soulignent le fait que de nombreux comportements humains se produisent sans égard à leur valeur. Ainsi, en raison des attentes sociales et à leur détriment, beaucoup de gens continuent à se livrer à certaines pratiques sociales (tabagisme, bizutage, etc.) néfastes.

Emile Durkheim9 impute les activités humaines au locus de contrôle externe. Il soutient que le « fait social »10 – un phénomène produit par le groupe et soutenu par lui – constitue le mobile principal de la conduite humaine. Dans sa dissertation sur les forces qui influencent le comportement humain, Durkheim conteste les théories maîtresses de la psychologie et de la sociobiologie de son temps. La psychologie avance que le comportement humain relève de facteurs psychologiques – volonté et autres caractéristiques de l’esprit – tandis que la sociobiologie suggère que les principes biologiques – prédispositions génétiques et taux hormonaux – en sont la cause. Durkheim, quant à lui, soutient que le comportement des gens tire ses racines de l’extérieur, de la société.

Par exemple, Durkheim observe que les façons dont les gens s’acquittent de leurs responsabilités professionnelles et gèrent leurs relations personnelles sont influencées par les attentes de leur société et ses pratiques. En d’autres termes, le comportement des gens envers leurs frères, mères, ou patrons est largement déterminé par les normes sociétales de leur environnement. En accord avec cette logique durkheimienne, les sociologues reconnaissent une réalité objective créée par la société qui propulse et maintient l’action et l’interaction humaines.

Cependant, cette approche du comportement humain focalisée sur le collectif semble ignorer la vision biblique, à savoir que chaque humain est responsable de ses actions (2 Co 5.10). Bien que ce qui précède soit vrai dans une certaine mesure, je pense que la nature anti-biblique que l’on prête à la perspective sociologique ne tient pas la route si on l’examine de près. En fait, la focalisation sur le collectif que soutiennent les sociologues dans leurs recherches sur le comportement humain et la société est largement défendable à l’intérieur de la vision biblique des humains. Vers la fin de cet article, ce point sera clairement présenté comme l’une des principales raisons pour lesquelles les chrétiens devraient étudier la sociologie. S’y ajoutent au moins deux autres raisons pour lesquelles les chrétiens doivent comprendre la condition humaine selon la perspective sociologique.

Les raisons justifiant l’étude de la sociologie

La sociologie est un outil utile pour les chrétiens parce qu’elle 1) propose une analyse importante sur le moi et les autres, et 2) permet de comprendre le monde social, ce qui est vital. Bien entendu, nous ne disons pas ici que la sociologie fournit la seule ou même la meilleure analyse de la condition humaine. Les êtres humains sont de loin trop complexes pour se réduire à une explication unique provenant d’un seul champ d’études.

La nécessité pour les chrétiens d’avoir une compréhension juste de soi et des autres dérive en partie de deux commandements divins : « Soyez féconds, multipliez-vous » (Gn 1.28), et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 19.19). Ces injonctions prennent encore plus de poids quand on considère que les êtres humains ont été créés à l’image de Dieu (Gn 1.27). En vérité, nous ne pouvons essayer de reproduire (de multiplier) des êtres à l’image de Dieu, et d’aimer notre prochain comme nous-mêmes en nous appuyant sur de simples suppositions et émotions confuses. Il faut des efforts rigoureux et systématiques en plus d’une conscience juste de soi et des autres. Le bon sens ne pourrait suffire, car bien souvent, il se satisfait d’une compréhension superficielle et subjective des choses. En plus des écrits inspirés, nous devons tirer des leçons de l’expérience humaine accumulée au fil des siècles pour obtenir clairvoyance et direction.

Beaucoup prennent leur comportement pour acquis parce qu’ils sont apparemment incapables de le placer dans le contexte des circonstances multicouches de leur vie. Aux prises avec une philosophie individualiste, la plupart des gens semblent considérer leur comportement en termes de qualités personnelles. Ils montrent par là leur incapacité à saisir l’ensemble du tableau, c’est-à-dire, à se discerner eux-mêmes dans les circonstances plus larges de leur vie. En ceci, ils présentent une ignorance notoire à l’égard de la composante dasein (être-dans-le-monde) de leur comportement. Cependant, cette composante semble tout à fait biblique selon le psalmiste. Il dit que Dieu, en dressant la liste des peuples, note pour chacun d’eux : « Un tel est né ici. » (Ps 87.6, SEM) Il semble bien que Dieu signale que le lieu de naissance d’une personne et son expérience de socialisation influent sur ses différentes activités et la formation de son caractère.

L’imagination sociologique

C. Wright Mills, qui a mis à profit la notion durkheimienne et l’a développée, nous donne sans doute le compte rendu le plus perspicace de l’approche du dasein. Mills11 propose la notion de « l’imagination sociologique », laquelle est indispensable pour comprendre que le comportement des humains est guidé par les demandes normatives de leur société. Selon lui, celui qui possède une imagination sociologique peut saisir ce qui se passe dans le monde et comprendre ce qui lui arrive, en tant que point d’intersection de biographie et d’histoire, au cœur de la société.

Ainsi, « l’imagination sociologique permet à celui qui en est doué de comprendre le théâtre élargi de l’histoire en fonction des significations qu’elle revêt pour la vie intérieure et la carrière des individus », et « de saisir histoire et biographie, et les rapports qu’elles entretiennent à l’intérieur de la société »12. En résumé, Mills soutient que toute investigation sociale correctement menée expliquera le comportement humain en fonction de l’intersection de l’histoire (grandes caractéristiques structurelles d’une société) et de la biographie (parcours individuel).

Les sociologues cherchent à comprendre le comportement social en fonction de ces facteurs du dasein, lesquels constituent les circonstances multicouches de la vie humaine. C’est aussi dans cette perspective que les divers modèles de comportements que les chrétiens manifestent au-delà des frontières culturelles peuvent être compris. Considérez par exemple les hommes adventistes aux États-Unis d’Amérique et ceux du nord du Cameroun. Bien que ces deux groupes partagent la même vision fascinante du monde et soient limités par elle de façon marquée, ils diffèrent pourtant sur certains aspects. Les hommes adventistes du nord du Cameroun parlent français, portent des robes à la musulmane pour adorer Dieu, et épousent des femmes choisies par leurs parents. En revanche, les hommes adventistes aux États-Unis parlent anglais, portent veston et cravate à l’église et épousent des femmes de leur choix. Malgré leurs croyances et valeurs communes, ces deux groupes diffèrent dans leurs manières de les appliquer principalement à cause des attentes sociales de leurs sociétés respectives.

La capacité de discerner les différents comportements des gens d’après les circonstances de leur vie revêt une grande importance dans la pratique du christianisme. Perkins13 soutient que l’étude de la sociologie entraîne une plus grande clarté analytique. Selon lui, cette clarté, lorsque doublée de la capacité de communiquer des idées théoriques obtenues grâce à l’étude de la sociologie, est inestimable pour le développement du potentiel des humains créés à l’image de Dieu. Les idées et la clarté de pensée ainsi acquises sont particulièrement précieuses pour la conscience de soi et des autres. Elles fournissent les conditions favorables à un amour authentique pour soi et pour les autres.

Dans son ouvrage14, Michael Schwalbe souligne habilement que la perspective sociologique permet aux gens d’aimer les autres de façon significative. Cet auteur suggère que des connaissances en sociologie revêtent les gens d’une « intelligence sociologique » leur permettant de mieux être conscients des épreuves et des options d’autrui. Il constate que « si nous remarquons combien les situations des uns diffèrent des nôtres, nous serons plus enclins à leur manifester de la compassion, à leur accorder le respect qu’ils méritent en tant qu’êtres humains, et moins portés à les condamner à tort ». En d’autres termes, l’intelligence sociologique dote le chrétien de la capacité réflexive (voir Perkins). Un chrétien réflexif, c’est un chrétien capable de sortir de sa situation sociale et de son cadre de référence (son dasein), pour se juger soi-même et juger le autres selon une compréhension approfondie et objective des faits. Cette capacité réflexive est indispensable pour suivre la règle d’or, c’est-à-dire traiter les autres comme on voudrait être traité (Mt 7.12). C’est pourquoi Leming, DeVries et Furnish soutiennent que « le chrétien sociologiquement clairvoyant est mieux équipé pour établir la paix et implanter l’amour et la justice dans le monde ».

Il existe une autre raison pour laquelle les chrétiens devraient étudier la sociologie : cette discipline fait prendre conscience des différences dans la conception et la construction du monde social. Cette prise de conscience est tout spécialement importante pour les chrétiens, car elle leur permet de s’engager systématiquement dans un discours érudit sur le monde social. En fait, le débat portant sur l’origine, la nature, et le changement des modèles sociaux ne doit pas rester hors de la portée des chrétiens. Ils sont appelés à « évaluer toute philosophie nouvelle qui modèle la culture dans laquelle Dieu appelle les croyants à vivre », « détruisant les raisonnements et toute hauteur qui s’élève contre la connaissance de Dieu, et amenant toute pensée captive à l’obéissance du Christ » (2 Co 10.5, DRB).

Ceci implique que les chrétiens doivent se munir des outils nécessaires pour pouvoir s’engager dans une offensive contre les idées qui s’opposent à Dieu, et suggère un « échange entre ceux qui partagent leurs différentes expériences de la réalité en vue de découvrir quelque vérité ultime ». Lors d’une telle rencontre, la tension suscitée par des opinions opposées est désamorcée, donnant lieu à une nouvelle proposition, à savoir la synthèse. Ainsi que le veut le processus, les meilleures idées de chacune des positions opposées sont retenues et incluses dans la nouvelle position adoptée, tandis que celles qui ne peuvent résister à l’examen ou à un jugement éclairé sont rejetées.

Conformément à cet esprit, on s’attend à ce que les chrétiens, dans leur effort pour « démolir » les arguments et rendre toute pensée captive à l’obéissance du Christ, évaluent attentivement les idées de leurs homologues non chrétiens afin de retenir tout ce qui est bon. Un jugement sain et la courtoisie sont de mise lors de tout débat d’idées séculières. Il faut veiller à ce que leurs défenseurs aient la certitude que leurs travaux ont été scrutés à la loupe et dûment évalués. Ainsi, ils ne s’irriteront ni ne se décourageront s’il n’est pas tenu compte de leurs idées. En retour, ils accorderont le même traitement à leurs homologues chrétiens.

Pour que les chrétiens puissent démolir efficacement les arguments et rendre toute idée captive à la gloire de Dieu, ils doivent d’abord comprendre les idées et arguments proposés. Spécifiquement, ils doivent comprendre le fondement des propositions qu’ils doivent démolir ou préserver, et être capables d’avancer des contre-propositions informées et crédibles qui résulteront en la création ou l’adoption d’une nouvelle position plus défendable. Un tel exercice a pour but, non de générer des théories stériles sources de querelles sans fin, mais plutôt, comme le suggère l’apôtre Paul dans 2 Corinthiens, de favoriser une obéissance réfléchie à Dieu.

En outre, cet appel de Paul à détruire les arguments et à rendre toute pensée captive à l’obéissance du Christ suggère que les chrétiens doivent devenir les leaders d’opinion de leur société. Cette position s’harmonise à l’ordre que Jésus a donné à ses disciples, à savoir être la lumière et le sel (Mt 5.13,17) du monde. Cet ordre s’applique à toutes les dimensions de la condition humaine – sociale, intellectuelle, physique, et spirituelle. Ceci signifie donc que les disciples du Christ doivent être les moyens par lesquels ces dimensions telles qu’elles existent dans la société sont assaisonnées et préservées (l’effet du sel), éclairées et expliquées (l’effet de la lumière). S’ils sont fidèles à leurs rôles de lumière et de sel, ils deviendront non seulement les forces stabilisatrices et préservatrices de leur société, mais encore des générateurs de sens. En tant que tels, ils apporteront de nouvelles connaissances, et fourniront des réponses aux nombreuses questions déroutantes de leur société en matière de santé, de vie familiale, et de pratique religieuse, entre autres.

En revanche, si les chrétiens tentent de remplir ces fonctions sans avoir pleinement saisi les théories et modèles conceptuels de leur société, ils seront en butte à de grandes difficultés. Heddendorf a allégué qu’« à une époque où la société moderne chancelle devant la complexité de la vie sociale, la pensée sociale chrétienne conserve une naïveté et une herméticité étonnantes ». Cela explique pourquoi la très grande majorité des chrétiens ont négligé (et dans certains cas abandonné) leurs rôles de porte-lumière (générateur de sens). Malheureusement, une telle inaction a contribué à la prolifération d’idées séculières s’opposant aux déclarations de la Bible. Là où la sociologie dote les chrétiens d’une compréhension du monde social, facilitant par le fait même l’exercice de leurs rôles en tant que leaders d’opinion et de porte-lumière de leur société, son étude est certainement justifiée.

Jusqu’à présent, nous avons avancé deux raisons pour démontrer la nécessité pour les chrétiens d’étudier la sociologie. Premièrement, la sociologie permet au chrétien de se connaître soi-même et de connaître les autres. Il peut ainsi mieux aimer et servir son prochain. Deuxièmement, la sociologie permet de saisir avec justesse et rigueur le monde social. Par conséquent, son étude confère au chrétien la puissance de rendre toute pensée captive à l’obéissance du Christ. Voici maintenant la troisième et dernière raison : l’unité sociologique de l’analyse, ou le groupe, est un thème éminemment biblique.

Une analyse fondée sur la Bible

L’une des décisions cruciales que les scientifiques sociaux doivent prendre lors de l’élaboration d’un projet de recherche touche à l’objet d’analyse – la source auprès de laquelle les données seront recueillies. Kaplan considère l’objet d’analyse comme le « point problématique » de la recherche, « l’ultime sujet de l’investigation »20. Les objets d’analyse incluent, sans s’y limiter, les individus, les rôles, les types de personnalité, les institutions, les régions, et les groupes. Tout en ne niant pas la validité des autres sources de données, les sociologues ont longtemps considéré le groupe comme l’ultime objet d’analyse, et ce, pour une bonne raison. Ensuite, le chercheur détermine le concept de la recherche et la méthode d’analyse.

Les objets d’analyse sont sujets à deux types de sophismes : le sophisme individualiste et le sophisme écologique. Le sophisme individualiste se produit quand un chercheur utilise des données venant d’un seul niveau d’analyse et qu’il extrapole les résultats de l’étude. Par exemple, supposons qu’un chercheur mène une étude pour déterminer l’attitude des jeunes adultes face à l’avortement, et qu’il découvre que les jeunes hommes adultes des comtés du sud des États-Unis où s’effectue la recherche sont plus pro-choix que pro-vie. Puisque les jeunes adultes pris individuellement forment l’objet d’analyse, les résultats de l’étude devraient donc s’appliquer à tous les jeunes adultes. Mais si, sur la base des résultats, le chercheur concluait que les comtés du sud des États-Unis sont vraisemblablement plus susceptibles d’adopter des politiques pro-choix que d’autres comtés, il s’engagerait dans le sophisme individualiste en étendant aux administrateurs des comtés ses conclusions obtenues à partir de données provenant d’individus. L’inverse est aussi possible. Un chercheur pourrait s’engager dans le sophisme écologique en recueillant des données auprès des administrateurs de comtés, pour ensuite les appliquer aux jeunes adultes pris individuellement. Ces deux sophismes doivent être évités puisqu’ils mènent à une distorsion des faits.

Le groupe – l’objet d’analyse sociologique préféré – demeure un fondement solide duquel on peut tirer naturellement des conclusions probables sur les individus et d’autres phénomènes. Cet argument tire sa logique de la théorie des systèmes21 selon laquelle le tout est plus que la somme des parties, tandis que si les parties peuvent être comprises en termes du tout, le contraire est faux. L’implication ici, c’est que l’individu, limité dans son effet sur le groupe, ne peut échapper à l’impact du groupe, en particulier du groupe familial ; en fait, il est profondément influencé par le contexte de son groupe primaire.

Par conséquent, ceux qui soutiennent que les groupes n’ont pas d’existence réelle en dehors des individus qui les composent passent à côté d’un point important même s’ils cherchent à dissocier l’individu du contexte de groupe. Durkheim, à l’origine de ce point, insiste : le groupe ne se limite pas à ses seuls membres constituants, mais devient une nouvelle entité indépendante de ses membres individuels. Ainsi, contrairement à certaines opinions, les groupes sont réels et constituent un aspect fondamental de la réalité.

La vision biblique du groupe

La position à l’égard de la nature fondamentale du groupe est manifeste dans les Écritures. Cette notion apparaît dès les premières pages du récit biblique. Quand Dieu créa le premier être humain, il le déclara, tout comme le reste de ses œuvres créées, « très bon » (Gn 1.31). Peu après, il indiqua qu’il n’était pas bon que l’homme soit seul (Gn 2.17) et donna à Adam une compagne, Ève. Que voulait-il dire en déclarant que l’homme était bon, mais qu’il n’était « pas bon » pour lui d’être seul ? Le point à souligner ici, c’est que la personne humaine, produit de la création divine, et doté d’un immense potentiel d’expression créatrice, est parfait en soi. Cependant, les être humains ne sont ni des objets inanimés ni des créatures dépourvues de volonté ; ils ont été investis de la capacité d’établir des relations significatives. S’ils n’ont pas l’occasion de satisfaire leur besoin de relations, ils vont étouffer et stagner désespérément. Il n’est donc pas bon pour les êtres humains de vivre dans l’isolement, et d’être ainsi privés des bienfaits des relations sociales.

Il y a de nombreuses années, le sociologue Charles Horton Cooley a exprimé l’essence de cette pensée en ces termes : « Un individu tout seul est une abstraction inconnue de l’expérience. »22 Pour Cooley, il est inconcevable qu’un individu se développe et se réalise en dehors d’un contexte de groupe. En fait, certaines études ont soutenu l’idée que la réussite de notre humanité est difficile à atteindre indépendamment de ce contexte23.

Un Dieu en trois personnes

Il faut apprécier la réalité du groupe non seulement parce qu’elle favorise le développement humain, mais aussi parce qu’elle se saisit judicieusement de la réalité divine. En dépit de son accent monothéiste indubitable, le récit biblique semble catégorique quant à l’idée de Dieu en tant que groupe. Tandis que Dieu a été déclaré le seul et unique Dieu (Dt 6.4 ; 1 Tm 2.5) il a aussi été présenté comme une pluralité d’êtres (Mt 28.19 ; Ep 4.5). Ces positions sur la déité semblent être contradictoires au premier coup d’œil ; cependant, elles s’éclaircissent lors d’une étude plus approfondie des Écritures.

Les époux deviennent une seule chair lors du mariage (Gn 2.24 ; Mt 19.5 ; Ep 5.31). Jésus pria pour que ses disciples soient un (Jn 17.21). Paul (1 Co 12) présente l’Église – cette pluralité de membres – comme un corps, et Matthieu (ch. 25) donne aux rachetés le titre d’épouse. Ainsi, la notion d’unité émergeant du concept de groupe semble tout à fait biblique. Cependant, tel que le montre le cas des maris et des femmes, ainsi que celui des disciples du Christ, cette unité fondée sur le groupe ne se traduit pas par une fusion d’êtres ou de personnalités. Ni les maris, ni les femmes, ni les chrétiens ne se fusionnent en une seule entité au moment où l’unité se produit entre eux.

La notion d’un Dieu trin (groupe) semble suggérer que les trois membres de la divinité s’unissent dans leur relation mutuelle sur la base d’un but, de valeurs et d’intérêts communs. Furnish24 a suggéré qu’une unité mystique émerge quand les gens interagissent dans un contexte de groupe. Si cela est vrai des êtres humains, à combien plus forte raison en est-il de l’unité de la divinité !

Dans cette image persistante de l’unité en tant que fonction du « groupe », les Écritures soulignent que la réalité est en fin de compte relationnelle. C’est à l’intérieur des relations, et en particulier de la relation de groupe, que la réalité est mieux conceptualisée, atteinte, et construite. Mais cette opinion convient mal aux cultures dominées par la notion individualiste occidentale de la nature humaine. Le concept lockéen d’un « individualisme ontologique »25, par lequel on juge que l’individu doit précéder le groupe, et le groupe, émerger de la réunion des individus dont l’existence est indépendante du groupe, résume bien ce fait.

Cependant, une collectivité « dépourvue d’individus » ne constitue pas l’idéal. La vision chrétienne du monde évite cette approche. Le fait auquel on ne peut échapper, semble-t-il, c’est que Dieu, duquel l’humanité tire son image, est collectif, et que les humains sont en essence des êtres sociaux – créés pour Dieu et les uns pour les autres26. Le sociologue et les Écritures affirment que le groupe est la réalité première. On peut donc raisonnablement conclure, ne serait-ce que pour son objet d’analyse – le groupe – que la sociologie doit trouver sa place dans l’investigation savante chrétienne, à condition d’être étudiée à travers les yeux de la compréhension chrétienne.

Lionel Matthews (doctorat de l’Université d’État de Wayne) est professeur agrégé de sociologie à l’Université Andrews, à Berrien Springs au Michigan (États-Unis). Cet article est tiré du premier chapitre (abrégé ici) de son livre Sociology: A Seventh-day Adventist Approach for Students and Teachers, Berrien Springs, Michigan, Andrews University Press, 2006. Reproduit avec autorisation de l’auteur et de l’éditeur.

RÉFÉRENCES

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  3. N. Nohria, P. Lawrence, et E. Wilson, Driven: How Human Nature Shapes Our Choices, San Francisco, Jossey-Bass, 2002 ; R. Ryan et E. Deci, Self-determination theory and the facilitation of intrinsic motivation, social development, and well being, American Psychologist 55, 2000, 1:68-78 ; et M.Thompson, C. Grace, et L. Cohen, Best Friends, Worst Enemies: Understanding the Social Lives of Children, New York, Ballantine Books, 2001.
  4. A. Maslow, Motivation and Personality, 2e éd., New York, Harper, 1970.
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  7. Ibid., p. 15.
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  9. E. Durkheim, The Rules of Sociological Method, éd. S. Solovay et J. Mueller, trad. E. Catlin, Chicago, Chicago University Press, 1964.
  10. Durkheim définit les faits sociaux comme étant « des façons d’agir, de penser, et de ressentir, extérieures à l’individu, et investies d’une puissance de coercition utilisée pour exercer un contrôle sur lui ». Ibid., p. 3.
  11. C. Mills, The Sociological Imagination, Londres, Oxford University Press, 1959.
  12. Ibid., p. 65, 66.
  13. Perkins, Looking Bothways.
  14. M. Schwalbe, The Sociologically Examined Life: Pieces of the Conversation, Mountain View, Californie, Mayfield Publishing Company, 2001.
  15. Ibid., p. 5.
  16. M. Leming, R. DeVries, et B. Furnish, éd., The Sociological Perspective: A Value Committed Introduction, Grand Rapids, Academie Books, 1989, p. 12.
  17. S. Grenz, A Primer on Postmodernism, Grand Rapids, William B. Eerdmans, 1996, p. 167.
  18. R. Heddendorf, Hidden Threads: Social Thought for Christians, Dallas, Probe Books, 1990, p. 191.
  19. Ibid., p. 9.
  20. A. Kaplan, The Conduct of Inquiry, New York, Harper et Row, 1968, p. 78.
  21. I. Goldenberg et H. Goldenberg, Family Therapy: An Overview, Pacific Grove, Californie, Brooks/Cole, 2003.
  22. C. Cooley, Human Nature and the Social Order, New York, Schocken, 1964 ; œuvre originale publiée en 1902, p. 36.
  23. K. Davis, “Extreme isolation,” dans J. M. Henslin, éd., Down to Earth Sociology: Introductory Readings, 12e éd., New York Free Press, 2003 ; œuvre originale publiée en 1940, p. 133-142 ; R. Rymer, Genie, New York, Harper Perennial, 1994.
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  25. R. Bellah, Habits of the Heart: Individualism and Commitment in American Life, Berkeley, Californie, Université de la Californie, 1985, p. 143.
  26. J. Sire, Discipleship of the Mind: Learning to Love God in the Ways We Think, Downers Grove, Illinois, InterVarsity Press, 1990.