À la recherche de la vérité (présente)

En tant que membres du corps du Christ, nous sommes censés être sa communauté présente et rachetée, l’incarnation concrète de la vérité présente et des idéaux de son royaume éternel.

Parler de la vérité n’est pas tâche facile. Il n’existe pas de définition unique de la vérité sur laquelle la majorité des biblistes s’entendent. Quant aux définitions qui prévalent, elles sont toujours l’objet de nombreux débats. Les philosophes classiques ont pavé la voie à Thomas d’Aquin en définissant la vérité comme étant « la conformité entre la chose et l’intellect »1. Ceci est demeuré, pendant de nombreux siècles, la définition courante du dictionnaire : la vérité est une forme d’accord entre l’affirmation et la réalité. Les choses ont commencé à changer lorsque Emmanuel Kant a déclaré que la définition classique de la vérité, c’est, en fait, une simple forme de raisonnement circulaire2, et que Kierkegaard a soutenu que « la vérité est subjectivité. Un être humain ne peut découvrir la vérité séparée de l’expérience subjective de sa propre existence. »3 Friedrich Nietzsche ajoute que ce que nous appelons vérité n’est qu’« une invention de convenances établies pour pures fins pratiques »4, et Erich Fromm, lui, conclut que l’idée d’une vérité absolue est devenue obsolète5.

Définitions actuelles de la vérité

Ainsi, le débat portant sur la vérité a mené à tout un éventail de définitions. Ceci s’explique en partie à cause de la diversité des sens appliqués au terme vérité6. Pour beaucoup, depuis l’époque d’Aristote, la vérité est encore définie comme étant une correspondance entre une déclaration et la réalité (théorie de la vérité-correspondance). Selon cette vision, une affirmation est vraie lorsqu’elle correspond à la réalité qu’elle est censée décrire7. Pour d’autres, la vérité, c’est la cohérence logique entre ce qui est dit et les faits, du moins à l’intérieur d’un système (théorie de la cohérence)8. De ce point de vue, une déclaration est vraie si elle ne contient pas de contradictions9. D’autres considèrent que la vérité, c’est n’importe quoi sur lequel un groupe spécifique s’entend (théorie du consensus)10. Pour certains, la vérité est construite par des processus sociaux, historiques et culturels, mais ne reflète aucune réalité externe (théorie constructiviste)11. Pour d’autres, la vérité se définit par son efficacité dans l’application de concepts à la pratique concrète (théorie pragmatique)12. La théorie déflationniste, ou minimaliste, soutient que « dire qu’une déclaration est vraie, ce n’est qu’accomplir l’acte d’être d’accord avec, d’accepter ou d’endosser une déclaration » (théorie performative)13. Et pour d’autres encore, la vérité n’est qu’un concept redondant, un mot utilisé traditionnellement dans la conversation, principalement pour l’emphase, mais qui, en fait, n’équivaut à rien dans la réalité (théorie redondante)14.

En dépit de ces différentes définitions, la quête de vérité se poursuit15. Dans le monde scientifique, il existe une quête de vérité, un désir d’élargir la compréhension humaine de la réalité. Les physiciens cherchent la vérité sur les processus de l’univers créé, les physiologistes, sur les processus du corps humain, les psychologues, sur les processus de l’esprit, et les historiens, sur les événements et développements ayant modelé le passé humain16.

Définitions bibliques de la vérité

Dans cet article, je ne me propose nullement d’argumenter contre l’une ou l’autre des théories mentionnées, bien que ce puisse être fort intéressant ! Je me contenterai de considérer le concept biblique de la vérité tel que présenté dans certains passages du Nouveau Testament.

Le mot vérité (aletheia en grec) est souvent utilisé dans le Nouveau Testament en traduction du terme hébreu emeth, lequel comporte quatre significations distinctives.

  1. La vérité par opposition à l’erreur (voir Ep 4.25). Cette utilisation est plus ou moins philosophique.
  2. La vérité en tant qu’intégrité morale, fiabilité ou sincérité, par opposition à la tromperie (voir Jn 8.44). Cette utilisation est principalement éthique.
  3. La vérité en tant que réalité – une contrepartie des types, des symboles, des ombres (voir Col 2.17) ou des apparences (voir Ph 1.18). Cette utilisation est spécialement herméneutique et théologique.
  4. La vérité en tant que synonyme de « la foi chrétienne » (comme dans
  5. P 1.12). Cette utilisation ecclésiale est bien connue des adventistes.

Jésus définit la vérité comme étant incarnée en lui. « Je suis le chemin, la vérité, et la vie » (Jn 14.6, LSG). Cette définition inclut les quatre dimensions mentionnées, puisque Jésus était en même temps 1) le serviteur fidèle de Dieu, 2) son sûr messager, 3) l’antitype des types de l’Ancien Testament, et 4) l’incarnation de la révélation de Dieu. Si nous reconnaissons la vérité en tant que révélation ou mise au jour de ce qui est réel17, la définition que donne Jésus de la vérité correspond bien à ce que nous appelons révélation, puisqu’en Jésus, Dieu s’est révélé à nous de façon unique. Cette définition de la vérité incarnée devrait constituer pour nous un paradigme valable.

La vérité présente

Dans 2 Pierre 1.12, nous lisons : « Voilà pourquoi je vais toujours vous rappeler ces choses, bien que vous les sachiez et que vous soyez affermis dans la vérité présente. » Que signifie cette déclaration ? Puisque le mot « vérité » est considéré comme ayant une multiplicité de significations, nous devons clarifier le sens du qualificatif « présente ». L’adjectif parouse, traduit par « présente », peut avoir au moins trois significations :

1. Spatiale. Une vérité qui est manifestée, non cachée, non absente. Le mot parouse est relié à parousia, « manifestation » (voir v. 9 et Col 1.5 et suiv.). Dans ce sens, la vérité présente serait une vérité qui apparaît clairement aux observateurs18.

2. Temporelle. Une vérité qui n’est pas seulement passée ou future, mais pertinente pour aujourd’hui.

3. Existentielle. Une vérité se rapportant à l’expérience spirituelle des croyants (2 Tm 3.7 et 3 Jn 1.8). La vérité dans laquelle les croyants ont été enseignés19. Dans ce cas, la vérité présente se réfère à « la doctrine chrétienne ».

Nous soutenons que l’expression biblique « vérité présente » inclut ces trois sens. Dans notre histoire adventiste, nous avons utilisé abondamment l’expression « vérité présente » dans ce dernier sens, mais parfois, avec une portée restrictive, comme si elle ne voulait dire que « le message adventiste ». Rien ne justifie que l’on s’oppose à cette utilisation interne, car elle appartient à notre patrimoine et possède une valeur très enrichissante dans notre tradition. Mais ici, j’aimerais regarder de plus près l’expression « vérité présente » en prenant en considération toutes ses significations possibles.

La vérité présente dans la tradition adventiste

Fritz Guy, un théologien adventiste, déclare : « L’une des grandes caractéristiques du patrimoine adventiste, c’est son engagement envers la vérité, un engagement typiquement vigoureux et souvent courageux. Cet engagement s’exprimait dans une volonté de s’opposer au monde s’il y avait preuve qu’il s’agissait bien du chemin de la vérité, et dans celle de manifester son désaccord aux autres membres de la communauté de foi si la loyauté envers la vérité l’exigeait. »21

« L’idée de “la vérité présente” – la vérité dont le temps est venu – est l’élément individuel le plus important dans le patrimoine théologique adventiste. Tandis que la vérité éternelle est par définition toujours vraie, un élément particulier de la vérité peut revêtir une pertinence particulière à une époque particulière. La vérité peut ainsi être comprise comme étant éternelle et dynamique. »22 Pour les étudiants et les biblistes chrétiens, le mot même vérité devrait signifier découverte et croissance. Être authentiquement chrétien dans le sens le plus profond du terme, c’est être profondément engagé dans la vérité que nous avons encore à découvrir comme pour celle que nous connaissons déjà. Dans ce sens, il apparaît clairement que « toute tentative de faire des compréhensions passées particulières – quel que soit leur contexte historique – le critère final de l’interprétation présente et future de la foi n’est pas seulement une mauvaise idée ; c’est aussi une trahison du principe adventiste fondamental de “la vérité présente” ».23

Certains croyants, anxieux de se montrer fidèles envers la vérité révélée par Dieu à son peuple, semblent oublier les défis du monde actuel. Par conséquent, ils vivent dans la contemplation du passé pour être bien certains de ne pas s’écarter de la vérité présente à l’époque de nos pionniers. D’autres, désireux de s’occuper du monde qui les entoure, n’hésitent pas à « dégraisser » la révélation de Dieu dans leur quête de pertinence quant aux défis du présent. Pour éviter de tomber dans le piège de ces deux extrêmes, il devient nécessaire de vaincre la tentation de séparer des réalités qui vont ensemble. Nous ne pouvons, sous prétexte de rester fidèles au texte biblique, séparer la « vérité » du « présent »24.

Engagement envers la vérité

En tant que chrétiens, nous avons un double engagement : un engagement envers la vérité révélée de Dieu, et un engagement envers le monde actuel pour lequel Dieu nous a investis d’une mission (Mt 28.18-20). Nos deux engagements – vérité et présent – peuvent parfois sembler conflictuels. Certains de nos contemporains sensibles aux tendances scientifiques ont de la difficulté à rendre compatible leur notion biblique de la vérité avec leur conception de la réalité. En tant que biblistes, nous pouvons nous sentir douloureusement tiraillés entre le « présent » et la « vérité », comme si ces deux réalités étaient presque deux mondes séparés. Si tel est le cas, nous sommes alors tentés de nous retirer de l’un ou l’autre de ces mondes en capitulant devant l’autre. Nous luttons souvent pour demeurer fidèles à la révélation d’hier afin de discerner ses implications pour les réalités d’aujourd’hui. Il peut être difficile de combiner la loyauté envers le passé avec la sensibilité pour le présent, et cependant, c’est là notre mission chrétienne : vivre dans le monde en nous laissant guider par la Parole de Dieu. En tant que disciples du Christ, nous sommes appelés à exalter la vérité présente et une vérité qui est présente.

Si nous croyons que la tâche du bibliste chrétien consiste à chercher la vérité, à s’y cramponner et à l’enseigner, nous pouvons dire que pour nous en tant qu’individus « aussi bien que pour la communauté de foi, l’engagement envers la vérité est le premier et le plus élevé principe de la théologie. La théologie étant une entreprise cognitive, la vérité constitue sa valeur suprême. »25 En tant que membres du corps du Christ, nous avons un engagement personnel et collectif envers la vérité.

La vérité en tant que doctrine

Dans le monde occidental classique, on était censé découvrir la vérité par la raison et la réflexion. La pensée illuminée était censée produire des actions vertueuses en sorte que la personne rationnelle serait aussi une bonne personne. Ainsi, pour Platon, « s’il n’arrive pas ou bien que les philosophes deviennent rois dans les États, ou que ceux auxquels on donne maintenant le nom de rois et de princes ne deviennent philosophes, authentiquement et comme il faut […] il n’y aura pas de trêve aux maux dont souffrent les États, pas davantage, je pense, à ceux du genre humain »26. Cette idée est toujours bien vivante aujourd’hui en ce qu’on a appelé le mythe occidental fondamental : « le mythe de la tête, de l’esprit, de l’importance de la logique rationnelle et impersonnelle »27. Traduite en termes chrétiens, la conception classique met vérité, raison et propositions doctrinales sur un pied d’égalité. Cette conception intellectuelle de la vérité est évidente dans l’idée populaire que la religion est une affaire personnelle, une décision privée selon les croyances. Or, cette approche doctrinale à la vérité entraîne souvent une telle inquiétude spirituelle face à la formulation correcte de nos croyances et à la défense de nos dogmes, qu’on peut oublier la centralité de notre engagement envers Dieu au quotidien. De ce point de vue, la connaissance est principalement théorique, et permet au bibliste de reconnaître la Bible « en tant qu’incarnation de la connaissance et de la vérité, de se considérer lui-même comme son professeur orthodoxe […] et de prêcher les commandements tout en volant, ou en commettant l’adultère, ou en faisant le trafic des idoles » (voir Rm 2.21.22, SEM). Par de telles incohérences, dit Paul, le nom de Dieu est blasphémé28. Notre expérience personnelle montre que notre action peut s’écarter d’une certaine manière de nos croyances établies. Notre assentiment intellectuel à certaines doctrines n’inclut pas toujours de mettre en pratique certaines de leurs implications. Par exemple, nous pouvons défendre publiquement beaucoup de choses sur la souveraineté de Dieu tout en ne permettant pas toujours au Créateur de diriger notre vie privée. L’un des problèmes du christianisme traditionnel au fil des siècles, c’est sa tendance à élever l’orthodoxie (la pensée juste) au-dessus de l’orthopraxie (l’action juste). Nul besoin de remonter loin dans l’histoire pour se rendre compte que la présomption de posséder la vérité a souvent mené à l’arrogance, à l’intolérance, ou pire encore.

La vérité « telle qu’elle est en Jésus »

Jésus-Christ, notre maître et modèle, nous a laissé un exemple parfait de ce que signifie être engagé envers la vérité. Ses paroles et ses actes, tant en privé qu’en public, étaient toujours cohérents. Sa vie était un tout non compartimenté (vie professionnelle, vie sociale, vie spirituelle, et ainsi de suite). S’écartant du courant de pensée que partageaient majoritairement la plupart des philosophes de son époque – et de la nôtre – Jésus nous prévient que « la connaissance de la vérité » n’est pas seulement une activité intellectuelle, mais une expérience libératrice existentielle (voir Jn 8.32). Cette sorte de connaissance constitue un processus d’engagement impliquant la personne tout entière. Une pensée compartimentée est étrangère aux vrais disciples du Christ. Ceux-ci sont appelés à rendre présente la vérité en théorie et en action, en croyance et en comportement, en cognition et en engagement. L’engagement envers la vérité exige que le bibliste chrétien soit « scrupuleux dans sa collecte de preuves, honnête dans sa reconnaissance des arguments contre la position d’un autre, juste dans l’affirmation de la force de ces arguments, sympathique dans la représentation de la position de ceux avec qui il est en désaccord »29. Dans ce sens, exalter la vérité exige autant d’humilité et de courage que de connaissance et d’intelligence.

La vérité vivante

Voici ce qui nous préoccupe ici : comment traiter la vérité de façon à ce que notre vie personnelle soit transformée, en sorte que nous devenions de meilleures personnes et que notre mission en tant qu’Église en soit améliorée ? Selon Paul, cette conversion est censée affecter notre façon de penser, et faire en sorte que nous soyons « transformés par le renouvellement de l’intelligence » (Rm 12.1,2). Selon la conception biblique de la personne en tant qu’entité globale, cette nouvelle façon de penser ne laisse aucune place à la dichotomie de pensée et d’action. Selon la Bible, la vérité est avant tout relationnelle. La réalité et la vérité sont mieux connues non seulement par une réflexion rationnelle, mais aussi par l’expérience directe. La réelle connaissance de Dieu est, par conséquent, principalement empirique, et surgit d’une rencontre personnelle avec lui. Cette connaissance n’est pas seulement une simple connaissance de propositions à son sujet. Elle résulte non de la pensée spéculative, mais d’une expérience personnelle avec Dieu et avec son œuvre salvatrice (voir Dt 4.39 ; Jr 22.15,16). Dans ce sens, donc, connaître la vérité, c’est plus que d’être au courant de la vérité. Connaître Dieu – source ultime de la vérité – c’est le rencontrer et faire une expérience avec lui, c’est l’écouter et lui obéir. C’est pourquoi la foi biblique n’est pas un simple produit de la raison. Elle n’est pas juste une certitude intellectuelle sur des questions de doctrine. Jacques ne dit-il pas que même les démons « croient » sans connaître la foi ou l’avoir dans le sens biblique (Jc 2.19) ? Car la foi, selon le Nouveau Testament, c’est une attitude de confiance et d’engagement envers une personne plutôt qu’une simple liste de croyances30, bien que ces croyances soient importantes. Ce que je soutiens, c’est que cette foi devrait nous emmener, au-delà d’une opinion détachée et spéculative, jusque dans la sphère de l’implication personnelle (Jn 8.31,32). La vraie foi rend la vérité présente dans la vie d’une personne.

Rendre la vérité présente

Comment traiter la vérité de manière que notre vie tout entière en soit pénétrée, ce qui nous donnera une perception plus claire de notre réalité présente et de notre mission ? Comment rendre la vérité présente dans notre vie personnelle ?

Si la tâche des biblistes chrétiens consiste à chercher la vérité, à la connaître et à l’enseigner, on devrait alors s’attendre à ce qu’ils reflètent mieux que quiconque les résultats d’un tel engagement dans leur vie. La vérité est puissante lorsqu’elle est présentée, mais plus puissante encore lorsqu’elle est incarnée. La prière est puissante, mais l’est plus encore quand nous prions et agissons en même temps. La vérité est puissante, mais l’est encore davantage lorsqu’on la rend présente. Les gens n’ont pas seulement besoin de comprendre les arguments en faveur de notre foi, mais aussi de voir les avantages qui en découlent. Un étudiant chrétien dans une salle de classe, une infirmière dans un hôpital, une secrétaire dans un bureau, un assistant dans une boutique, un ouvrier dans une usine, engagé/e à rendre la vérité présente peut exercer une influence au-delà de toute mesure par rapport aux chiffres et aux pourcentages. En tant que chrétiens, nous avons une mission. Nous sommes des gens marqués à l’école, au travail, et à la maison ; le monde nous observe (voir 2 Co 3.2 ; He 12.1,2).

Une Église qui rend la vérité présente

En tant que membres du corps du Christ, nous sommes appelés à être sa communauté présente et rachetée, l’incarnation concrète de la vérité et des idéaux du royaume de Dieu. Jésus choisit le modèle du petit groupe. Il commença par les Douze. L’histoire de l’Église qui s’ensuivit abonde en exemples de l’influence stratégique des petits groupes. Au fil des siècles, l’humanité a été menée par des minorités audacieuses. Tom Sine a fort bien saisi cette idée dans The Mustard Seed Conspiracy, ouvrage dont le titre fait allusion à la semence minuscule à partir de laquelle se développe un arbre. Son sous-titre est « Vous pouvez changer les choses dans le monde troublé de demain »31. En voici l’idée principale :

« Jésus nous révèle un secret étonnant. Pour changer le monde, Dieu a choisi les humbles, les incapables, et les imperceptibles. […] Il a toujours eu pour stratégie de changer le monde à travers la conspiration de l’insignifiant. Il a choisi une poignée d’esclaves sémites en haillons pour qu’ils deviennent les insurgés de ce nouvel ordre […]. Et qui aurait cru que Dieu agirait à travers un bébé dans une étable pour remettre le monde à l’endroit ! Dieu a choisi les choses folles… les faibles… les humbles… celles qui ne sont pas… C’est toujours la politique de Dieu de travailler au moyen du présent insignifiant jusqu’à l’embarras pour changer ce monde et créer son avenir32. »

John Stott commente cette idée comme suit : « Le présent insignifiant jusqu’à l’embarras. J’éprouve le besoin de souligner cette politique sens dessus dessous que Dieu a adoptée. En même temps, je suis soucieux car nous devrions en saisir le réalisme. Ce dont les minorités manquent en termes de chiffres, elles peuvent l’obtenir par la conviction et l’engagement. »33

Motivés par leur amour pour le Christ et pour l’humanité, poussés par leur engagement envers la vérité, les premiers chrétiens, les réformateurs, et leurs héritiers, y compris l’Église adventiste, allèrent partout prêcher la Parole de Dieu et changer le monde. En effet, rien n’a autant d’influence pour humaniser que l’Évangile. Dans leurs efforts pour rendre la vérité présente, les enfants de Dieu établirent des écoles, des hôpitaux. Ils prirent soin des aveugles et des sourds, des orphelins et des veuves, des malades et des mourants. Ils luttèrent contre l’esclavage, améliorèrent les conditions des ouvriers dans les moulins et les mines, et celles des prisonniers. Ils protégèrent les enfants et les femmes de la maltraitance, et apportèrent à ceux en proie à toutes sortes de souffrances la compassion de Jésus et la médecine, la chirurgie, et la réhabilitation modernes. Rendre la vérité présente nous incite à prêcher l’Évangile jusqu’à la fin.

Conclusion

Jésus nous apprend que cet engagement envers la vérité exige un engagement personnel envers lui. Nous sommes fidèles envers la vérité en rendant le Christ vraiment présent dans notre vie et autour de nous (voir Mt 25.31-46). Le disciple sage est conduit par l’Esprit « dans toute la vérité » (Jn 16.13). La puissance des paroles de Jésus se manifeste par leur mise en pratique. Tandis que Jésus est la Parole de Dieu incarnée, nous nous contentons souvent de paroles embaumées pour la forme. Plus important encore que de formuler l’Évangile dans un credo correct – ce qui est important – nous devons nous efforcer de l’incarner dans des actes lumineux. La vérité doit devenir présente !

Je propose qu’au lieu de construire sur une notion restrictive de la vérité présente en tant que patrimoine s’appuyant sur une liste concrète de doctrines, nous bâtissions sur la notion biblique de la vérité rendue présente, enracinée dans les dynamiques de la sagesse divine. Au lieu de relier le concept de la vérité présente principalement à un concept restrictif du reste de Dieu, résultant souvent d’une mentalité exclusive et d’une Église centrée sur elle-même, efforçons-nous de rendre la vérité présente, de lier notre missiologie à la justice et à la miséricorde, non à des chiffres et à des résultats. Au lieu de restreindre la vérité présente seulement au domaine apocalyptique, explorons une théologie biblique du temps, où les essentiels permanents pénétreront les dernières attentes urgentes, et où les kairos (les occasions présentes) vont inspirer notre façon de nous préparer pour les événements à venir du kronos (temps de la fin). Au lieu d’une approche légaliste de la loi de Dieu, traitons cette loi comme un moyen vivant de rendre la vérité présente dans chaque jour de notre vie, comme un résultat de notre alliance avec Dieu, grâce à la présence du Saint-Esprit dans notre cœur. Ainsi, demeurant « affermis dans la vérité présente » (2 P 1.12), nous pourrons rendre la vérité vraiment présente dans notre vie et autour de nous.

Roberto Badenas (doctorat de l’Université Andrews), a récemment pris sa retraite après avoir servi l’Église pendant 43 ans en tant que théologien, pasteur, professeur, auteur de nombreux articles et de deux livres. Juste avant de prendre sa retraite, il a été directeur de l’Institut de recherche biblique et directeur du Département de l’éducation et du Ministère de la famille de la Division intereuropéenne. Cet article est une adaptation de « Dealing with “Present Truth” :

  • Peter 1:12 Revisited », chapitre tiré de l’ouvrage intitulé Exploring the Frontiers of Faith : Festschrift in Honour of Dr. Jan Paulsen, sous la direction de Borge Schantz et de Reinder Bruisma, Lüneburg, Advent Verlag, 2009.
  • RÉFÉRENCES

    1. T. Aquinas, De veritate 1:1 ; cf. L. Dewan, « Is truth transcendental for St. Thomas Aquinas ? Nova et Vetera, 2, 2004, 1:1-20.
    2. E. Kant, Critique of Pure Reason, Palgrave Macmillan, 1929, 197.
    3. S. Kirkegaard, Philosophical Fragments, Princeton, University Press, 1985, 75 ; Concluding Unscientific-Postscript, Princeton, University Press, 1974, 181-182.
    4. Voir L. Hinman, « Nietzsche, metaphor and truth », dans Philosophy and Phenomenological Research 43, 1982, 2:179-199.
    5. E. Fromm, Man from Himself : An Inquiry into the Psychology of Ethics, New York, Holt, 1947.
    6. Pour une introduction à la discussion théories sur la vérité, voir B. Dowden et N. Swartz, « Truth », dans The Internet Encyclopedia of Philosophy, éd. James Fieser, http://www.utm.edu/research/iep/, 2005.
    7. F. Canale, The Cognitive Principle of Christian Theology, Berrien Springs, Andrews University, 2005, 450-451 ; A. Tarski, « The semantic conception of Truth », dans Philosophy and Phenomenological Research 4, 1944, 341-376.
    8. Par ex., Hegel, Spinoza, Leibniz, etc.
    9. J. Young, « The coherence theory of truth », Stanford Encyclopaedia of Philosophy, http://plato.stanford.edu/entries/truth-coherence/ (consulté le 9 septembre 2008).
    10. Voir J. Habermas, Communication and the Evolution of Society (Boston, Beacon Press, 1979), 1-68.
    11. L’expression « épistémologie constructiviste » a été tout d’abord utilisée par J. Piaget dans le célèbre article « Logique et connaissance scientifique » (1967), lequel a paru dans l’Encyclopédie de la Pléiade. Il se réfère au mathématicien A. Brouwer (1605-1638) et au philosophe G. Vico (1668-1744). Voir Constructivist epistemology (www.answers.com/topic/constructivistepistemology).
    12. Par ex., W. James, C. Peirce, J. Dewey, etc.
    13. Voir P. Strawson, « Truth » dans Proceedings of the Aristotelian Society, suppl. vol. XXIV, 1950. Voir R. Kirkham, Theories of Truth, Cambridge, MIT Press, 1992. Le chapitre 10 contient une discussion détaillée de la théorie performative de Strawson.
    14. F. Ramsey, « Facts and Propositions », 1927, réimprimé dans Philosophical Papers, éd. D. Mellor, Cambridge, UK, Cambridge University Press, 1990, 34-51.
    15. T. Currie III, Searching for Truth : Confessing Christ in an Uncertain World, Westminster, John Knox Press, 2001.
    16. F. Guy, Thinking Theologically (Berrien Springs, MI : Andrews University Press, 1999), 250.
    17. Canale, 452.
    18. L’idée de la vérité en tant que révélation a été développée dans l’œuvre de Heidegger, et d’autres encore. Sur la base du terme grec aletheia, la vérité est comprise comme étant « la découverte ou la révélation de quelque chose auparavant caché. Dans ce sens, la vérité signifie révéler ou découvrir. En tant que révélation, la vérité existe lorsque la réalité se révèle elle-même sans déformation. » Voir Canale, 452.
    19. Seventh-day Adventist Bible Commentary, Washington, DC, Review and Herald Pub. Assn., 1955, 6:599.
    20. G. Harder, dans Theological Dictionary of the New Testament 7, 656, traduit ici vérité présente par « doctrine chrétienne ou christianisme en général ».
    21. Guy, 250.
    22. Voir B. Wiklander, « The truth as it is in Jesus », Ministry, février 1996, 5-7.
    23. Guy, 80.
    24. Voir E. Tolle, The Power of Now : A Guide to Spiritual Enlightenment, Vancouver, New World Library, 2004.
    25. Guy, 52.
    26. Platon, La République, p. 801.
    27. M. Novak, The Spirit of Democratic Capitalism, New York, American Enterprise Institute, 1982.
    28. G. Berkouwer, « Revelation and Knowledge » dans Studies in Dogmatics : General Revelation, Grand Rapids, Eerdmans, 1955, 137-171.
    29. B. Mitchell, Faith and Criticism, Oxford, Clarendon Press, 1994, 23.
    30. A. Chouraqui traduit « foi » par adhésion et engagement, et « croire » par se joindre et soutenir, dans La Bible, Paris, Desclée de Brouwer, 2003.
    31. Voir T. Sine, Mustard Seed versus McWorld, Grand Rapids, MI, Baker, 1999.
    32. Sine, The Mustard Seed Conspiracy, Londres, MARC, 1981.
    33. J. Stott, Issues Facing Christians Today, Grand Rapids, Zondervan, 1984, 19-22, 75-78.