Chaque ville a besoin d’un charpentier

Nazareth a eu de la chance d’avoir en son sein un grand charpentier – celui qui, de ses mains, transformait un morceau de bois brut en un magnifique meuble. Mais ce charpentier était si unique qu’il pouvait transformer le péché en justice, la folie en sainteté. Il pouvait transformer des citoyens d’un monde éphémère en citoyens des cieux. Chaque ville a besoin d’un charpentier, mais chaque cœur a besoin de l’authentique Charpentier.

Tsadok*, mon ami ! Quel bonheur de te revoir ! Je craignais que ce ne soit impossible, car mes jours sont comptés. Mais lorsque que j’ai appris que tu avais quitté la Crète pour t’installer de nouveau dans notre vieille ville natale, j’ai envoyé Jacques, mon fils aîné, te chercher pour que nous puissions de nouveau partager nos secrets, comme aux bons vieux jours de l’enfance.

Tes enfants m’ont donné de tes nouvelles, et j’en ai éprouvé une grande joie. Te souviens-tu de Jacques, de Joseph, de Simon, et de Judas, mes fils ? Ils n’étaient que des enfants la dernière fois que nous nous sommes vus, lors de la Pâque – la dernière que tu as célébrée avant de devoir t’enfuir de la cité de David. Avec ce vil Édomite sur le trône, aucun descendant de la maison de David ne pouvait être en sûreté, surtout pas dans la cité de David. Tu t’imagines ? En des jours meilleurs, l’un de nous deux aurait pu s’asseoir légitimement sur le trône de David ! En fait, c’est l’une des raisons pour lesquelles ma famille et moi avons quitté Bethléhem pour nous installer en Galilée.

Écoute bien ce que Matthan, mon grand-père, m’a raconté il y a fort longtemps. Remontons le fils du temps. Les Parthes envahirent la Judée. Ils prirent Jérusalem, la cité sainte, et pillèrent le temple. Hyrcan, le grand prêtre, et Phasaël, tétrarque de Jérusalem, furent emmenés captifs. Trois ans plus tard, des troupes romaines s’emparèrent de Jérusalem, et placèrent Hérode, « le grand héros », sur le trône. Mais quel héros misérable, cet Hérode ! Pour inaugurer son règne, il fit massacrer 45 des frères dirigeants et tous les membres du sanhédrin, sauf un. Je te dis qu’avec cet homme au pouvoir, cet ennemi déclaré de la nation juive, ceux qui étaient de sang royal avaient de quoi ne pas être rassurés !

Six ans plus tard, un séisme épouvantable secoua le pays. Des villages entiers furent détruits. Les morts se comptaient par milliers. Après un répit de seulement quelques années, une famine redoutable de trois ans s’abattit sur nous. Le peuple cria à Dieu comme jamais pour que le Messie vienne ! En voyant Hérode, ses 10 femmes, ses fils et ses filles festoyer et se réjouir dans le somptueux palais alors que le reste de la nation mourait de faim, une grande colère nous envahit. Ce monstre poussait l’audace jusqu’à affirmer qu’il était notre messie – idée ô combien révoltante !

Les invasions, le séisme, la famine, et un Hérode assoiffé de sang – c’était plus que ce que mes parents pouvaient supporter. Le moment était venu de partir ! Avec plusieurs autres familles de notre ville natale, notre famille déménagea en Galilée. J’avais le cœur brisé que toi et ta famille n’aient pas pu partir. Combien j’attendais avec impatience de vous revoir à la Pâque ! Nous passions au moins quelques jours ensemble et nous souvenions du temps où, gamins, nous nous amusions dans les collines entourant Bethléhem.

Mon cher Tsadok, je revois encore notre dernière Pâque ensemble. J’étais de nouveau seul, la chère épouse de ma jeunesse étant entrée dans son repos. Tu craignais pour la vie de ta femme, de tes enfants, et la tienne. Il semblait que la jalousie de cet Hérode était inassouvissable. N’avait-il pas assassiné l’une de ses femmes, le père de celle-ci, et deux de ses propres fils ? Et n’avait-il pas aussi fait noyer Aristobule, le grand prêtre, dans la piscine royale à Jéricho ? Rien d’étonnant à ce que le peuple l’ait surnommé « Satan incarné », mais à voix basse, et derrière les portes closes pour que personne ne les entende ! Non, ce n’était pas une bonne époque pour habiter à Bethléhem.

Depuis, quelque 30 années se sont écoulées…

Tsadok, je veux maintenant te parler de ce qui s’est passé dans ma vie pendant toutes ces années. J’ai tant de choses à te dire ! Des choses que je n’ai dites à personne, car je craignais d’être incompris de tous. Maintenant que ma vie s’achève, je vais encore une fois t’ouvrir mon cœur – car ton cœur et le mien ne font qu’un.

Fiancé à Marie

Quelques mois après cette dernière Pâque, je me fiance à Marie, une jeune femme de Nazareth, elle aussi de la maison de David. Sa sœur a épousé Cléophas. Te souviens-tu d’elles ? Elles avaient l’habitude de venir chaque année à la Pâque. Après que Marie et moi ayons prononcé nos vœux, je signe le document officiel et paye le prix des fiançailles. Nous devrons attendre un an avant de nous marier.

Un jour, Marie me dit qu’elle a reçu des nouvelles d’une parente qui habite dans la contrée de Juda, au sud de Jérusalem, vers Hébron, et qu’elle souhaite lui rendre visite. Je la serre dans mes bras et lui souhaite bon voyage. Son absence durera trois mois.

À son retour, Marie vient immédiatement me voir. Elle m’explique qu’elle est restée en Judée tout ce temps parce que sa cousine Élisabeth, l’une des filles d’Aaron, a finalement donné le jour à un fils malgré son âge avancé. Elle me raconte comment les choses se sont passées. Plus de neuf mois plus tôt, Zacharie avait été appelé par le sort, d’après la règle du sacerdoce, à entrer dans le temple du Seigneur pour offrir le parfum. Le vieil homme avait près de 70 ans. Je suis sûr que cela dut être le moment culminant de sa vie.

Tandis qu’il se tenait devant l’autel des parfums, offrant les prières du peuple, un ange lui apparut soudain, à droite de l’autel. Il lui annonça qu’il aurait un fils, et qu’il devrait l’appeler Jean. Cet enfant deviendrait un puissant prophète. Zacharie avait prié pendant de nombreuses années pour avoir un fils, mais cela faisait un bon moment qu’il avait abandonné tout espoir. Lorsqu’il demanda à l’ange comment cela pouvait être possible, l’ange, du nom de Gabriel, lui donna un signe : il serait muet et ne pourrait parler jusqu’à la naissance de l’enfant.

Lorsque Zacharie sortit du lieu saint pour prononcer la bénédiction d’Aaron, il ne put dire un traître mot. Son visage brillait comme celui d’un ange. Que c’était mystérieux, mais en même temps, merveilleux ! Comme tu le sais, la bénédiction inclut les mots « Que l’Éternel fasse luire sa face sur toi ». Eh bien, ceci s’était littéralement produit ce jour-là.

Neuf mois plus tard, l’enfant du miracle naquit ! Quand le temps vint de lui donner un nom, la famille et les amis de Zacharie suggérèrent aux heureux parents de lui donner le nom de son père. Mais Élisabeth s’y opposa. Son nom serait « Jean ». Ils firent alors des signes à Zacharie pour lui demander comment il voulait appeler son fils. Le prêtre demanda des tablettes, et écrivit « Jean est son nom ». Immédiatement, sa langue se délia.

Marie précise qu’elle ne savait rien de tout ça, enfin, jusqu’au jour où Gabriel lui apparut ici, à Nazareth, et lui annonça que sa cousine Élisabeth était dans son sixième mois de grossesse. C’est pourquoi elle avait tenu à lui rendre visite. Mais elle avait jugé préférable de ne pas me mettre tout de suite au courant de la visite de l’ange.

Après m’avoir dit ces choses, Marie me regarde intensément. Elle ajoute quelque chose qui me cloue sur place. Elle, Marie, ma fiancée, est enceinte d’environ trois mois ! L’ange qui lui est apparu lui a dit qu’elle aussi aurait un enfant, qu’elle l’appellerait « Jésus », et que Dieu lui donnerait le trône de David éternellement.

Sous le choc, je ne sais que dire. Jamais je ne me serais attendu à pareille nouvelle. Cependant, je suis sûr d’une chose : cet enfant n’est pas de moi. En retournant le problème dans tous les sens, j’en arrive à la conclusion que toute l’affaire est par trop étrange. Marie est douce et pieuse, certes, mais personne dans son bon sens ne pourrait croire ce qu’elle vient de me dire ! Et mes fils ? Je dois m’occuper d’eux. Si j’épouse Marie dans sa condition actuelle, eh bien… eh bien ce sera dire à tout le monde que je l’ai déshonorée. Comment pourrais-je ensuite espérer que mes fils restent droits alors que ma propre réputation est entachée ? Le jeu n’en vaut vraiment pas la chandelle !

La meilleure chose à faire, c’est d’envoyer Marie chez des membres de sa famille en Judée, ou ailleurs. C’est une décision terriblement difficile à prendre. Je décide de la renvoyer en secret plutôt que de lui faire subir un procès public et de la diffamer.

Cette nuit-là, pendant mon sommeil, un ange m’apparaît en songe. Et il me dit : « Ne crains rien, Joseph ! Épouse Marie. Elle est toujours vierge malgré ce que tu penses. C’est par la puissance du Saint-Esprit qu’elle est enceinte. Quand cet enfant naîtra, tu lui donneras le nom de Jésus. » Je me réveille, complètement bouleversé.

C’est alors qu’une idée me frappe de plein fouet : je devrai lui donner son nom. Comme tu le sais, la responsabilité de donner un nom à un bébé revient au père. Son nom sera « Jésus » : Jéhovah est le salut. Car l’ange a dit qu’il sauverait son peuple de ses péchés. Certaines choses m’échappent. Mais chose sûre, Dieu a parlé, et j’obéirai.

Le lendemain, je finalise les arrangements pour mon mariage avec Marie. Et tout se passe tel que je l’ai imaginé. Tu sais à quelle vitesse les rumeurs se répandent dans ces petites villes. Le pire, cependant, c’est qu’il n’y a personne avec qui je puisse partager ces choses.

La naissance de Jésus

Le temps où Marie doit accoucher approche. En ce temps-là, César Auguste ordonne un recensement à travers l’Empire romain. Toute la Palestine semble sombrer dans le chaos. Par-dessus le marché, Hérode décide que toute personne en Palestine devra se faire inscrire dans sa ville d’origine. Et c’est l’exaspération générale ! Comme nous l’avons deviné, un nouvel impôt sera bientôt levé.

Marie étant près d’accoucher, cet ordre d’Hérode complique vraiment les choses. Dois-je la laisser ici à Nazareth et nous inscrire tous les deux, comme il est permis de le faire, ou l’emmener avec moi, pour qu’au moment de l’accouchement, je sois avec elle ?

Comme Marie a déjà pris la décision de m’accompagner à Bethléhem, je cesse de me faire du souci.

Je nous revois pendant ce voyage de plusieurs jours à travers la vallée du Jourdain. Les routes fourmillent de monde ! Nous montons à Jérusalem, puis nous dirigeons vers Bethléhem, la ville de Boaz, d’Isaï et de David, plus de mille ans auparavant. C’est aussi à Bethléhem que mille ans plus tôt encore, Rachel est morte après avoir donné le jour à Benjamin, et qu’elle y a été enterrée.

Comme il nous tarde de trouver de quoi nous loger et nous reposer après avoir gravi la colline de Bethléhem ! Mais les choses ne se passent pas comme nous l’avons espéré. Il n’y a jamais eu autant de monde à Bethléhem. Je m’informe pour savoir si nous avons encore de la parenté en ville. Hélas, il n’y a plus un seul de nos parents qui y habite. Nous traversons Bethléhem depuis la porte jusqu’à l’extrémité Est, mais en vain. À l’auberge, on nous dit qu’il n’y a plus de place. Si nous étions riches et honorables, les choses pourraient être différentes, mais nous ne sommes que de simples paysans galiléens. L’aubergiste, toutefois, remarque la condition de Marie. Son cœur se remplit de pitié, et il nous offre l’étable. Passer la nuit dans un endroit rudimentaire en compagnie des bêtes, ce n’est pas exactement ce que nous avions espéré, mais… c’est mieux que rien.

J’étends du foin propre sur le sol, et Marie, tout comme moi, tente de s’installer au mieux. Et cette même nuit, Jésus vient au monde. Après l’avoir lavé et frotté avec du sel, je l’emmaillote dans des langes. Ensuite, je me sers d’une auge en guise de berceau. Je voudrais tellement offrir mieux à Marie ! Après tout, c’est son premier enfant, et moi, je suis charpentier de métier. Mais Marie n’en semble aucunement perturbée.

Peu avant l’aube, j’entends un bruit de pas à l’extérieur. Scrutant l’obscurité, j’aperçois des silhouettes masculines. Ce sont des bergers ! À bout de souffle, l’un d’eux me dit alors qu’ils sont venus voir le bébé. Ils entrent dans l’étable, entourent la mangeoire, et regardent le bébé avec admiration.

Je leur demande comment il se fait qu’ils savent qu’un bébé est né dans cette étable. Ils s'empressent alors de me raconter leur histoire.

Tandis que nous paissions nos troupeaux sur la plaine, commencent-ils, nous avons aperçu une lueur étrange dans le ciel. Soudain, un ange nous est apparu. Nous étions morts de peur ! Mais l’ange nous a dit : « Ne craignez point, car aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. » Ensuite, il nous a dit que nous trouverions ce bébé emmailloté dans des langes et reposant dans une mangeoire.

Tout à coup, une armée d’ange est apparue dans le ciel. La plaine brillait comme en plein jour ! Les anges ont loué Dieu et se sont exclamés : « Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, et paix sur la terre parmi les hommes qu’il agrée ! »

Quand la lumière s’est estompée, nous avons décidé d’aller trouver cet enfant. Nous nous sommes dit qu’il devait s’agir de l’étable adjacente à l’auberge. Ces humbles bergers restent encore un moment avec nous, puis ils s’en retournent en louant Dieu.

La consécration de Jésus

Une fois le recensement terminé, Bethléhem retrouve sa paix et sa tranquillité. Après discussion, notre décision est prise : nous resterons pour le moment à Bethléhem.

Marie pense qu’il vaudrait sans doute mieux que Jésus grandisse à Bethléhem. Elle a raison. Cette ville a bien meilleure réputation que Nazareth. En outre, elle offre de belles perspectives pour le métier de charpentier. Comme tu le sais, chaque ville a besoin d’un charpentier.

Lorsque les jours de la purification de Marie sont accomplis, nous nous rendons au temple pour présenter Jésus au Seigneur, payer le rachat du premier-né, et offrir un sacrifice.

Nous ne sommes pas riches – quel charpentier le serait ? Notre sacrifice au Seigneur – deux tourterelles – c’est celui des pauvres prescrit par la loi.

Après la bénédiction, tandis que nous nous préparons à partir, un vieillard du nom de Siméon s’approche de nous et nous demande s’il peut tenir l’enfant. Le Seigneur lui a promis qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu la consolation d’Israël.

Avec émotion, il prend l’enfant dans ses bras et se met à louer Dieu. Soudain, nous devenons le centre d’attraction. Les gens commencent à nous entourer. Anne, 80 ans, prophétesse de la tribu d’Aser, s’avance vers nous. Elle glorifie Dieu à son tour, annonçant à tout le monde que le Seigneur a envoyé le Rédempteur.

Tandis que Siméon dépose Jésus dans les bras de sa mère, il adresse à la jeune femme des paroles étranges. Il lui dit que son enfant amènerait la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Quant à elle, une épée lui transpercerait l’âme. Quelles paroles mystérieuses !

La visite des mages

À Bethléhem, la vie reprend son cours. Nous ne recevons plus de visites inattendues. Je pense que les prêtres et les chefs, s’ils ont entendu parler de l’enfant, n’ont accordé aucun crédit à cette histoire. Ainsi, pas de visiteurs importants… enfin, jusqu’à environ un an après la naissance de l’enfant.

Nous sommes au lit depuis un moment déjà. Des bruits de pas résonnent dans la rue. Un instant plus tard, j’entends une conversation étouffée devant la porte. Je me lève pour voir qui peut bien venir chez nous à pareille heure. Imagine ma surprise lorsque j’aperçois de riches voyageurs accompagnés de leurs gardes du corps ! Ces personnages importants me disent qu’ils sont venus voir l’enfant, le roi des Juifs.

Tandis qu’ils entrent, je constate que ces visiteurs, bien que parlant couramment notre langue, ne sont pas israélites. Ce sont des savants – des mages venant de l’Orient. Ils m’expliquent qu’en étudiant les anciens parchemins, ils découvrirent la prophétie d’un Hébreu du nom de Daniel, lequel avait servi à la cour de Babylone. La prophétie, une fois interprétée, annonçait un événement important qui se produirait de leur vivant : la naissance d’un prince.

Une nuit, tandis qu’ils étudiaient les astres, le ciel se mit à luire d’un éclat étrange. À l’horizon, vers l’Ouest, une nouvelle étoile apparut – une étoile plus radieuse que tous les autres corps célestes. En consultant les écrits, ils découvrirent que l’un de leurs mages, du nom de Balaam, avait des siècles plus tôt parlé d’une étoile qui sortirait de Jacob. Ésaïe, un autre prophète hébreu, avait décrit un sauveur qui serait une « lumière pour les Gentils ».

Ils en conclurent qu’ils devaient aller en Judée pour rendre hommage à ce roi nouveau-né dont les anciens avaient parlé. Et ils se mirent en route, suivant nuit après nuit, pendant des mois, cette étoile mystérieuse qui luisait chaque nuit à l’Occident. Tandis qu’ils approchaient de Jérusalem, elle s’arrêta juste au-dessus de la montagne de Morija. Puis, elle disparut.

À Jérusalem, toutefois, personne ne semblait au courant de la naissance d’un prince hébreu. À vrai dire, quand les mages s’enquirent auprès des uns et des autres où se trouvait le roi des Juifs, ils se heurtèrent à une totale indifférence. Personne ne voulait paraître intéressé par ce nouveau « roi des Juifs » par crainte d’Hérode, lequel avait des espions partout ! J’imagine cependant, que l’arrivée de ce groupe d’étrangers fortunés et instruits s’enquérant du « roi des Juifs » dut susciter bien des conversations dans les chaumières.

Les mages me racontent qu’ils étaient découragés, sur le point d’abandonner et de rentrer dans leur pays, lorsqu’un messager d’Hérode vint à leur rencontre. Là, dans un entretien privé, le roi leur posa de nombreuses questions sur leur mission. Quand l’étoile était-elle apparue ? Que signifiait-elle ? Puis il leur dit que les anciens prophètes avaient aussi prédit que le prince devrait naître à Behtléhem, et qu’ils devraient s’y rendre diligemment pour trouver l’enfant.

Ainsi, les mages quittèrent Jérusalem, reconnaissants envers Hérode et le cœur rempli d’espoir. Quand ils franchirent les portes de la ville, ils eurent la joie de revoir l’étoile. Cette fois, elle leur indiquait le sud, en direction de Bethléhem. Et c’est ainsi qu'ils sont arrivés chez nous.

En voyant l’enfant, ils se prosternent devant lui et l’adorent. Puis ils lui offrent leurs présents : de l’or, de l’encens, et de la myrrhe. Je n’en crois pas mes yeux – des cadeaux dignes d’un roi ! Ils nous font leurs adieux, et se rendent à l’auberge où ils passeront la nuit. Ils partiront pour Jérusalem le lendemain.

Tôt le matin suivant, cependant, ils sont déjà partis. L’aubergiste me dit qu’ils ont quitté l’auberge précipitamment, avant l’aube. Pour ma part, je suis encore étourdi d’une telle visite. Qu’est-ce que cela signifie ? Moi, un pauvre charpentier, que vais-je faire de ces cadeaux dignes d’un roi ? Sommes-nous les seuls à savoir qu’ils nous ont offert de tels présents ? Le soir venu, je m’endors, l’esprit encore troublé.

Fuite en Égypte

Au cours de la nuit, un ange m’apparaît en songe. « Joseph ! Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parle ; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr. »

Je me réveille avec des sueurs froides. Tout est clair maintenant. Si Hérode a dit aux mages d’aller à Bethléhem pour trouver l’enfant, et s’ils sont retournés à Jérusalem, ils l’informeront du succès de leur mission. Et Hérode ne tolérera aucun rival, serait-ce un enfant.

Je réveille Marie et lui dis : « Lève-toi, Marie ! Nous devons partir sur-le-champ ! » Bien avant l’aube, nous empruntons la route menant à Hébron, puis à Beershéba, et finalement, en Égypte.

Il semble qu’au lieu de retourner à Jérusalem, les mages soient rentrés dans leur pays par un autre chemin. Furieux, convaincu qu’un complot se trame contre lui, Hérode fait massacrer tous les enfants de deux ans et au-dessous à Bethléhem et dans la campagne environnante. Vieillard cruel et sans pitié ! Nous lui avons échappé juste à temps…

En Égypte, les présents des mages assurent notre subsistance. En fait, je ne pense pas que nous pourrions survivre sans eux. Une nuit, un ange m’apparaît de nouveau pour me dire qu’Hérode est mort et que nous pouvons retourner en Israël. Nous décidons de partir immédiatement pour Bethléhem. Après tout, n’est-ce pas le meilleur endroit pour élever l’héritier du trône de David ?

Mais en arrivant à la frontière de Juda, j’apprends ce qui s’est passé à Bethléhem.

Il semble que peu avant sa mort, Hérode ait fait assassiner Antipater, son propre héritier désigné. Pourquoi ? Je ne sais pas. Hérode, ce despote, c’est un pur malade !

Je suis profondément soulagé d’apprendre que les 34 années de règne scandaleux d’Hérode sont enfin terminées. Enfin, jusqu’à ce que j'apprenne qui est le nouveau gouverneur de Judée.

Il semble qu’Hérode a changé d’idée encore une fois avant de mourir, et qu’il a partagé son royaume entre trois de ses fils. Il a remis la Judée à Archélaüs, fils de Malthace, la Samaritaine. Maintenant, non seulement la haine des Édomites pour les Juifs coule dans les veines de cet homme, mais aussi l’amertume des Samaritains. C’est peut-être la raison pour laquelle il a commencé son règne par le massacre de 3 000 Juifs dans la cour du temple. Archéalus, c’est Hérode… mais en pire !

Que faire ? Devons-nous nous installer dans une autre des petites villes de Judée ? De nouveau, un ange m’apparaît et me dit de retourner à Nazareth.

L’enfance de Jésus

Nous revenons donc en Galilée, au pays de Zabulon, dans cette petite ville nichée dans les montagnes. Or, Nazareth a la réputation d’être méchante et licencieuse, même ici en Galilée. Elle n’a vraiment pas de quoi se vanter !

Hérode Antipas, le « renard » qui règne sur la Galilée, est vain et décadent ; mais heureusement, il est moins violent que son frère. Il a écarté sa femme, la princesse de Petra, et vit maintenant avec Hérodiade, la femme de son frère Philippe.

Nazareth n’a pas grand-chose à offrir. Aucun charpentier ne s’y est installé depuis mon départ. Mais chaque ville a besoin d’un charpentier ! Bien qu’étant le plus humble des métiers, et que je sois obligé d’habiter le quartier le plus pauvre de la ville, il m’a toujours satisfait. J’y ouvre donc de nouveau mon échoppe.

Jésus au temple

Les années passent. Un événement particulier se produit alors que Jésus fête ses 12 ans. Pour la première fois, il pourra assister à la Pâque ! Je me souviens de mon propre enthousiasme quand j’ai eu 12 ans et que selon la loi, je suis devenu fils d’Abraham.

Nous voyageons en compagnie de bons amis de Nazareth et des membres de la famille habitant à Cana. Notre voyage s’effectue dans une atmosphère joyeuse et festive.

Une fois à Jérusalem, Jésus passe la plupart de son temps au temple. On dirait qu’il sonde quelque grand problème. Nous ne nous inquiétons jamais à son sujet, car c’est un garçon absolument merveilleux. À vrai dire, nous espérons qu’il entrera en contact avec des grands docteurs en Israël, peut-être même avec l’honorable Gamaliel.

À la fin de la semaine, avant de partir, nous nous rendons une dernière fois au temple pour la bénédiction du matin. Après la cérémonie, nous partons au milieu du brouhaha qui s’élève de la foule. Je suis plongé dans une conversation avec un de nos voisins au sujet du nouveau gouverneur.

En effet, César Auguste a finalement exilé Archélaüs en Gaule il y a de cela une année, et la Judée est devenue une province romaine. C’est comme sortir de la bouilloire pour tomber dans le feu ! Nous allons nous retrouver avec des centurions romains et leurs troupes, de nouveaux impôts, et des collecteurs d’impôts qui ne sont nuls autres que des patriotes transformés en traîtres.

À ce sombre tableau s’ajoute cette même année la résistance au recensement fiscal menée par Judas le Galiléen. Et par-dessus le marché, nous avons maintenant un gouverneur romain à Jérusalem qui insiste pour nommer et destituer lui-même jusqu'au souverain sacrificateur. Intrigue, corruption, assassinat… Il y a amplement de quoi nourrir les conversations ! Comme d’habitude, Marie et les femmes voyagent devant nous.

Le soir venu, nous atteignons Jéricho. En installant le camp, nous nous rendons soudain compte de l’absence de Jésus. Au début, nous pensons qu’il est avec d’autres garçons – tu sais comment sont les garçons ! Mais il n’est pas avec eux, ni avec aucun de nos voisins ou de nos parents. En fait, personne ne l’a revu depuis les prières du matin.

L’angoisse nous saisit. Où peut bien être notre fils ? De sombres pressentiments remplissent notre cœur, et nous nous adressons d’amers reproches. La nuit semble s’éterniser… Nous sommes malades d’inquiétude !

Le matin suivant, avant l’aube, nous rebroussons chemin sur la route rocailleuse menant à Jérusalem.

À Jérusalem, nous nous précipitons à l’endroit où nous avons logé. Il nous y attend sûrement. Hélas, il n’y est pas… Nous parcourons alors les rues étroites d’un bout à l’autre de la ville, mais en vain. Une autre nuit de détresse, sans sommeil.

Le lendemain matin, nous reprenons nos recherches désespérées. Vers le milieu de la matinée, nous apercevons des gens qui se rassemblent dans l’une des cours du temple. En approchant de la foule, nous entendons soudain une voix mélodieuse. Nous nous frayons un chemin à travers la foule. Oui, c’est bien celle de Jésus ! Et ce que nous apercevons nous coupe presque le souffle. Jésus est entouré par les docteurs les plus instruits d’Israël, posant des questions et répondant à leurs questions !

J’étais loin de me douter que Jésus était aussi éloquent ! Les questions qu’il pose, les réponses qu’il donne… même les docteurs de la loi semblent stupéfaits.

Finalement, Marie s’adresse courageusement à l’un des rabbis. Elle lui dit que nous sommes les parents de Jésus et que nous désirons lui parler. Un peu plus tard, lors d’une pause, les docteurs informent Jésus de notre présence. Obéissant comme toujours, il traverse la foule jusqu’à nous.

Une fois seuls, Marie réprimande doucement Jésus. « Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse pendant ces trois derniers jours. »

Avec amour, il regarde sa mère et lui répond : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ? »

Nous sommes stupéfaits ! Jésus vient à l’instant de désavouer ma paternité. Il n’a pu parler de moi – mes affaires n’étant pas ici, mais à Nazareth.

Marie n’arrive pas à comprendre. Nous avons parlé à Jésus de la visite des bergers, des mages, de la fuite en Égypte. Mais nous ne lui avons jamais dit que je n’étais pas son père. En fait, tout le monde assume que je le suis – même si je me suis écarté des convenances, selon la rumeur qui circule. Mais comment l’a-t-il su ?

De retour à Nazareth

Nous rentons à Nazareth, et la vie reprend son cours normal. Les rabbis finissent par se présenter chez nous pour que Jésus s’inscrive à l’école de la synagogue. C’est l’un des moments difficiles de notre vie. Selon eux, ce garçon connaît les Écritures, mais ne comprend rien à l’importance des traditions des anciens.

Jésus, cependant, refuse d’aller à cette école. Il réplique que nous devons obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Ces propos n’enchantent guère la délégation. Mais Jésus ne reviendra pas sur sa décision. Le soir venu, et aux petites heures du matin dans les collines, il ne lit que les rouleaux des prophètes. Chaque fois qu’il passe du temps seul avec Dieu, il nous étonne par ses propos et ses idées nouvelles.

Après cette visite des rabbis, mes propres fils commencent à critiquer Jésus, surtout parce qu’il ne souscrit pas à toutes les règles des scribes et des pharisiens. Jamais il ne s’irrite, cependant. Il continue de dire que nous devons suivre les paroles du Seigneur et non les traditions des hommes.

En fait, je pense que le problème ne concerne pas seulement les phylactères ou les cérémonies rabbiniques. Mes fils sont irrités parce que Jésus ne participe pas à leurs activités répréhensibles. Il semble toujours distinguer parfaitement le bien du mal.

Fils du charpentier

Mon cher Tsadok, Jésus est un fils bon, obéissant et honorable. Chaque sabbat, il va à la synagogue. Et chaque jour de la semaine, il travaille dans mon échoppe. Il est soigneux, fidèle, diligent. Son travail est exceptionnel – parfait. Il veut apprendre sans cesse. Je crois vraiment qu’il deviendra un maître-artisan.

Et non seulement cela, mais Jésus semble vraiment aimer les gens. Il a toujours une parole aimable, un geste réconfortant, un sourire encourageant. En fait, il lui arrive de travailler gratuitement quand son client est trop pauvre pour payer. J’aimerais tellement qu’il y ait davantage de gens comme lui !

Chaque ville a besoin d’un charpentier. Mais en ce qui me concerne, j’ai déposé mon marteau. Dieu sait que j’ai fait de mon mieux, que j’ai essayé de suivre la loi de tout mon cœur – même quand la vie ne se déroulait pas selon mes plans.

Quant à Jésus, eh bien, les choses semblent avoir repris leur cours normal. Plus de messagers célestes, plus d’événements surprenants. Je pense qu’il me reste encore bien des choses à comprendre à ce sujet.

Dans mon cœur, bien que je ne l’aie jamais dit à personne, sauf à Marie, je crois qu’il est le Messie. Mais je n’arrive toujours pas à me figurer comment il va s’asseoir un jour sur le trône de David.

On dit que Jean, son cousin, celui qui devait être le prophète, vit de façon austère dans le désert de Judée.

Parfois, je ne comprends pas l’intervention divine. Mais au fond, je n’ai pas besoin de tout comprendre. L’essentiel, c’est de rester loyal envers le Dieu d’Abraham.

Oui, Tsadok, Jésus sera un bon charpentier pour Nazareth. Un bon charpentier…

Chaque ville a besoin d’un bon charpentier.

John Wesley Taylor V est directeur adjoint du Département de l’éducation de la Conférence générale. Il est aussi rédacteur de Dialogue. Son courriel : taylorjw@gc.adventist.org. Miriam Louise Taylor est secrétaire exécutive adjointe à la Conférence générale.

* Le personnage de Tsadok est utilisé à titre d’élément littéraire.