Augustin et la création : comment la tradition théologique a contribué à l’acceptation de l’évolution

L’importance qu’Augustin accorde aux interprétations philosophiques grecques a mené à une réinterprétation du récit biblique des origines et ouvert la porte à d’autres remplacements futurs possibles.

Depuis que Charles Darwin a publié L’origine des espèces en 1859, on a assisté à une hausse croissante des attaques contre la doctrine biblique de la création. Convaincue que le processus évolutionniste sur des millénaires a finalement abouti à la vie humaine, la science a de plus en plus avancé l’hypothèse de l’évolution comme explication plausible de l’origine de la vie sur terre. L’influence de la théorie évolutionniste est telle que de nombreux chrétiens ne considèrent plus la doctrine biblique de la création (Dieu créant la vie sur terre dans ses formes à multiples variantes en six jours de 24 heures) comme véridique. En fait, de nombreuses Églises estiment qu’elle doit être considérée de façon symbolique plutôt que littérale, comme le récit donné « pour nous », dans « notre langage humain », d’une réalité qui dépasse de loin notre entendement.

Devant cette théorie de l’évolution qui s’installe au sein de la science en tant qu’explication des origines, comment la plupart des chrétiens ont-ils réagi ? Tout simplement en essayant de l’harmoniser avec la doctrine chrétienne de la création. Un tel processus a fait naître l’idée que le récit biblique procède d’une perspective spirituelle ou théologique, tandis que la science, elle, procède d’une perspective matérielle spatiotemporelle. Une telle position chrétienne suggère que l’affirmation biblique selon laquelle Dieu a créé la vie sur terre constitue, en fait, une déclaration de foi, et que le rôle de la science consiste à montrer comment la vie a été formée et a évolué pendant des millions d’années à partir de formes simples jusqu’aux plus complexes. Ainsi, l’Église catholique endosse depuis de nombreuses années la vision suivante : la foi et la théorie évolutionniste ne sont pas contradictoires, mais complémentaires – une vision qu’embrassent également la plupart des autres confessions chrétiennes.

Comment les chrétiens en sont-ils venus à croire que le récit biblique n’est qu’un langage se référant au domaine spirituel immatériel et non au domaine spatiotemporel historique ? Comment le christianisme en est-il venu à cesser de croire en une création biblique littérale – c’est-à-dire, relevant d’une action divine exécutée dans le domaine spatiotemporel ?

Pour répondre à ces questions, on devrait examiner non seulement les avancées scientifiques et le développement de la théorie évolutionniste en tant qu’explication possible des origines, mais aussi le long processus de la tradition théologique chrétienne dans sa volonté de traiter les questions soulevées par la doctrine de la création. Une étude détaillée du développement historique de la théologie chrétienne n’étant pas possible ici, nous allons nous pencher exclusivement sur Augustin – le théologien le plus influent de l’Église primitive – et sur la façon dont ses perspectives ont influencé les différentes explications des origines au sein de la théologie chrétienne. Avant Augustin, d’autres penseurs chrétiens (Justin Martyr, Origène, etc.) croyaient déjà que le texte biblique se référait au règne spirituel plutôt qu’au règne temporel. Cependant, cet illustre Père et figure marquante de l’Église du quatrième et du cinquième siècle initia, par son autorité et son influence théologique et ecclésiastique, une nouvelle compréhension du récit biblique de la création qui, des siècles plus tard, permit aux chrétiens d’accepter facilement la théorie moderne de l’évolution. Bien que l’interprétation augustinienne de la création biblique n’ait pas été incluse dans l’enseignement officiel de l’Église catholique, elle contribua cependant à former la mentalité chrétienne traditionnelle, tant dans le catholicisme que dans le protestantisme.

Comme nous allons le voir, l’interprétation augustinienne de la création biblique ne correspond pas au récit de la Genèse. Augustin préfère plutôt soumettre ce récit à certains principes d’interprétation qui déterminent la signification des expressions bibliques. Ces principes d’interprétation résident particulièrement dans le concept augustinien de l’être de Dieu et de sa relation avec le monde temporel. Pour comprendre la façon dont Augustin interprète le texte biblique, nous allons, dans un premier temps, présenter ses principes d’interprétation.

Principes d’interprétation biblique selon Augustin

Bien que les premiers Pères de l’Église ne s’entendissent pas sur la pertinence d’utiliser les concepts philosophiques grecs, la plupart d’entre eux acceptèrent et introduisirent ces concepts dans leur présentation de la théologie et de la doctrine chrétiennes. Augustin adopta ouvertement la distinction grecque entre le niveau de réalité spirituel-matériel-intemporel et le niveau corporel-matériel-temporel. Le premier était considéré comme étant le domaine de la vérité et de la connaissance, et le second, celui des apparences et des opinions changeantes. Selon Augustin, les auteurs bibliques parlaient du Dieu éternel et du monde temporel en faisant cette distinction. Voyons un peu comment ceci fonctionne dans l’interprétation biblique selon Augustin en général, et détermine son interprétation de la création biblique en particulier.

Augustin soutient que dans la compréhension de l’être divin, nous devons rejeter tout ce qui est corporel et spirituellement mutable pour accepter l’idée platonicienne que Dieu est absolument parfait et donc, immuable1. Bien que tout ce qui est physique soit sujet à changement, Dieu, lui, est immuable2. Comme l’âme humaine n’est pas corporelle mais changeante, nous devons la mettre de côté dans notre définition de Dieu. Ainsi, Augustin rejette non seulement la nature corporelle de Dieu, mais aussi sa mutabilité. Selon lui, Dieu est le seul qui ne fasse pas l’expérience d’aucun type de changement3. « […] Mais en dehors de Dieu, toute essence, ou toute substance, est soumise à divers accidents qui l’assujettissent à une plus ou moins grande mutabilité. Dieu au contraire ne saurait éprouver rien de semblable. Et c’est pourquoi l’être souverainement immuable. […] Mais s’agit-il de Dieu, j’affirme que loin d’éprouver aucun changement, il ne peut en aucune manière y être assujetti. Aussi son immutabilité est-elle une vérité incontestable. »4 Augustin croyait qu’en transmettant la révélation de l’être divin dans Exode 3.14 (« Je suis celui qui suis. […] C’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : Celui qui s’appelle “je suis” m’a envoyé vers vous »), l’auteur biblique assumait l’idée que ce qui caractérise Dieu en tant que celui qui « est » vraiment l’Être, c’est son immutabilité 5.

Pour Augustin, l’immutabilité de Dieu implique son éternité : « Cette vraie éternité, qui rend Dieu immuable, est sans commencement et sans fin, et par conséquent incorruptible. Ainsi dire que Dieu est éternel, ou immortel, ou incorruptible, ou immuable, c’est dire une seule et même chose […] »6 Cependant, en s’appuyant sur la philosophie grecque, Augustin prétend que l’éternité de Dieu n’est pas une temporalité infinie : « […] Dieu est essentiellement immuable et que tout ce qui tient à la mutabilité du temps, des lieux et des créatures, ne s’affirme de lui qu’indirectement et par relation. »7 « Cependant, parce que le Père, le Fils et l’Esprit-Saint n’ont qu’une seule et même nature, ils ne sont qu’un seul Dieu, et ne peuvent avoir avec les créatures aucun rapport de mobilité, ni d’espace ni de durée. »8 Dieu ne précède pas au temps ; en lui n’existe aucune succession temporelle ; Dieu est un aujourd’hui éternel, un présent éternel sans distinction entre le passé, le présent, et le futur9. En Dieu, il n’existe ni temps, ni changement10. Conformément à la philosophie grecque, Augustin souligna que s’il existait en Dieu temps et changement, il n’y aurait aucune véritable éternité11. Par conséquent, l’immutabilité et l’intemporalité de Dieu s’impliquent mutuellement.

L’interprétation philosophique grecque d’Augustin sur Dieu en tant qu’être immuable et intemporel détermine son interprétation de la relation entre Dieu et le monde temporel et matériel. Augustin établit une distinction très nette entre l’être de Dieu et la manifestation de Dieu. Comme elle est invisible et immuable en essence, disait-il, la divinité elle-même ne peut en aucun cas apparaître dans le monde temporel et matériel. Elle ne peut se révéler que par un être créé12. Il est donc possible d’interpréter le texte biblique d’une manière qui correspond à l’interprétation philosophique de Dieu. Cependant, la séparation entre le Dieu intemporel et le monde temporel ne correspond pas à la révélation biblique, mais à la philosophie grecque. Par conséquent, Augustin estimait que le langage biblique concernant Dieu sujet à des changements n’est qu’une manière analogique ou métaphorique de parler « pour nous » : « Car au sujet de Dieu rien ne peut être exprimé en termes convenables ; et c’est pour nous faire croître dans la foi et parvenir à ce que nulle parole humaine ne saurait exprimer, que les choses nous sont présentées dans des termes que nous pouvons entendre. »13 Par exemple, lorsque les Écritures attribuent à Dieu quelque chose se rapportant au temps comme dans le texte du Psaume 90.1 où il est dit : « Seigneur, vous êtes devenu notre refuge », Augustin fait le commentaire suivant : « …ce qui ne suppose en Dieu aucun changement, et le laisse permanent et immuable dans sa nature ou son essence14 ». Selon Augustin, tout ce que les Écritures attribuent à Dieu comme se rapportant au temps est exprimé incorrectement15. Les récits des apparitions de Dieu aux patriarches de l’Ancien Testament expriment toujours symboliquement la présence de Dieu à travers une créature mutable16.

Voyons maintenant la façon dont l’interprétation d’Augustin sur l’être de Dieu et sur la relation de Dieu avec le monde détermina son interprétation du récit biblique de la création.

L’interprétation augustinienne de la création biblique

Augustin soutient qu’à l’instar de la création de l’univers, Dieu créa tout d’abord ce que la Bible appelle « les cieux des cieux », c’est-à-dire un ciel intellectuel, sans espace ni temps. Ce ciel participe à l’éternité et à l’immutabilité de Dieu, mais n’est pas éternel comme Dieu, parce que créé17. Ensuite, il aurait créé « les cieux et la terre » proprement dits, à savoir ce qui est perçu par les sens18. En d’autres termes, conformément à la distinction grecque entre le domaine intemporel et le domaine temporel, Augustin déclare que Dieu créa tout d’abord un ciel intemporel et immuable, puis un monde temporel et mutable perçu par les sens.

En ce qui concerne la création de la terre, Augustin distingue d’abord la terre invisible, informe, chaotique, et n’appartenant pas aux jours de la création, bref, la terre du premier verset de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Étant informe et chaotique, cette terre n’appartient pas à l’ordre spatial et temporel de la création. Ensuite, il distingue la terre arrangée par Dieu en ordonnant le chaos selon l’ordre temporel des six jours de la création19. Selon Augustin, la matière universelle, chaotique, hétérogène fut créée à partir de rien. Elle était prête à être formée par le Créateur, pour donner naissance au « monde » constitué d’éléments séparés et distincts20. Augustin croit que la Bible dit que la terre était informe, vide, et plongée dans l’obscurité simplement parce qu’elle était sans forme – l’essence même des choses21. « Ainsi donc a été faite d’abord, confuse et informe, la matière de laquelle devaient être faits tous les êtres qui ont paru ensuite avec leurs formes déterminées. »22

Pour Augustin, ceci veut dire que Dieu ne créa pas les choses pendant six jours, mais qu’il plaça dans la matière la semence des choses, lesquelles surgirent plus tard : « En considérant la semence d’un arbre, nous disons que là sont les racines, le tronc, les branches, les fruits et les feuilles, quoique ces parties n’existent pas encore, mais parce qu’elles doivent sortir de là. De la même manière il a été dit: “Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre ; c’était comme la semence du ciel et de la terre, puisque la matière du ciel et de la terre était encore à l’état de confusion : mais parce qu’il était certain que de là devaient se former le ciel et la terre, la matière elle-même a pris le nom de ciel et de terre. »23 En d’autres termes, Dieu créa et plaça la forme des choses (les espèces des êtres) dans la matière, mais en potentialité, afin qu’elle devienne, plus tard, réalité24. Dans ce contexte, la création n’est que le développement temporel d’une intervention divine instantanée en dehors du temps (la création de formes ou d’espèces).

En outre, dans son interprétation du récit biblique de la création, Augustin fait une distinction entre un acte intellectuel et un acte corporel. Selon lui, lorsque la Genèse dit : « Il en fut ainsi », quelque chose fut créé « dans la nature des raisons intellectuelles ». Lorsque la Genèse raconte, par exemple, que « les eaux se rassemblèrent en un seul lieu et que le sec parut », ceci veut dire que l’acte fut exécuté corporellement. Ces différences reflètent la distinction philosophique entre l’être intemporel de Dieu et l’être temporel du monde. En d’autres termes, « l’intervention intellectuelle » correspond à l’action divine qui créa simultanément et intemporellement les « formes » des choses (la « semence » que Dieu mit dans la matière universelle et chaotique) ; l’intervention corporelle correspond, elle, au processus successif qui, avec le temps, permet à ces formes de devenir des choses séparées et individuelles. Pour Augustin, Dieu créa l’essence des choses intemporelles, mais les choses temporelles, individuelles, et matérielles émergèrent avec le temps25. Dieu crée toutes choses simultanément en les disant, bien qu’elles se développent de façon successive26.

Cette interprétation, laquelle s’appuie sur la position philosophique grecque, est clairement manifestée lorsque Augustin soutient que l’âme humaine fut créée – avec les anges27 – avant le corps, puisque celui-ci ne fut créé que dans le sens que Dieu mit la semence dans la matière, attendu que l’âme, étant spirituelle, fut créée le premier jour de la création28. Ce n’est que plus tard qu’elle « a été poussée par un mouvement volontaire à prendre la direction du corps »29.

Ainsi, Augustin estime que le récit biblique de la création est présenté dans un ordre temporel, non parce que Dieu créa vraiment de cette manière, mais pour que nous puissions comprendre par les yeux de la chair – c’est-à-dire, former notre perspective temporelle. De plus, le récit présente l’œuvre divine de façon temporelle parce que « de leur côté les natures soumises au temps exécutent leur mouvement d’une manière temporelle »30, mais « toute chose en quoi l’on dit que Dieu commence et finit, ne doit d’aucune sorte s’entendre de la nature de Dieu, mais de la créature, admirablement docile à ses ordres »31. Par exemple, Augustin estime que dans tous les cas, il ne faut pas comprendre que « l’Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux » comme si Dieu bougeait pour occuper un lieu, mais plutôt comme se référant à une créature vivante contenant le monde visible, et à laquelle Dieu aurait accordé la puissance d’exécuter ses œuvres32.

Le remplacement du récit biblique de la création par une interprétation philosophique grecque va main dans la main avec la distinction augustinienne entre la vérité « en soi » et la vérité « pour nous ». La raison (c’est-à-dire la philosophie grecque) saisit la vérité « en soi », tandis que le texte biblique présente la vérité simplement « pour nous ». Augustin maintient que les Écritures disent que Dieu créa toutes choses en six jours, et qu’elles révèlent aussi (il n’indique pas où) que Dieu créa toutes choses ensemble33. Par conséquent, le texte biblique est considéré comme une façon pédagogique ou illustrative de rapporter successivement et temporellement la création qui se produit simultanément en Dieu34. Pour Augustin, il n’y a pas de contradiction, puisque les Écritures présentent (bien qu’il ne puisse en citer la référence) au regard charnel quelque chose qui ne s’est pas produit exactement tel qu’il le perçoit.

Pleinement convaincu que les Écritures comprennent Dieu de la même manière que la philosophie grecque le comprend, Augustin met dans la bouche de Dieu ces paroles : « O homme, mon Écriture est ma parole. Mais elle parle dans le temps ; et le temps n’atteint pas jusqu’à mon Verbe, qui demeure avec moi dans mon éternité. Ce que tu vois par mon Esprit, c’est moi qui le vois ; et ce que tu dis par mon Esprit, c’est moi qui le dis : mais tu vois dans le temps, et ce n’est pas dans le temps que je vois ; tu parles dans le temps, et ce n’est pas dans le temps que je parle. »35 Augustin affirme clairement que le récit biblique ne présente pas la vérité telle qu’elle est : « Peut-être donc que ces mots: “Et le soir eut lieu, puis le matin, pour former un premier jour, doivent s’entendre de ce que la raison divine jugea possible ou nécessaire, et non de ce qui se passa dans la succession des instants. […] Cette différence ne marque-t-elle pas que l’opération de Dieu est indépendante du temps et que ses œuvres mêmes y sont soumises ? »36

Comme on peut le voir, Augustin mit de côté le récit biblique de la création, le remplaça par une interprétation philosophique grecque, et ouvrit la porte à d’autres remplacements futurs possibles. D’une part, Augustin fait une distinction entre le domaine intellectuel-intemporel et le domaine corporel-temporel ; d’autre part, il maintient une interprétation philosophique de l’être de Dieu, l’éloignant ainsi du concept du texte biblique. Si Augustin avait interprété l’être de Dieu, tel qu’il se révèle lui-même dans la Bible alors il aurait pu interpréter le récit biblique de la création comme étant la pure révélation de l’action successive de Dieu pendant six jours de 24 heures.

Conclusion

Des suppositions philosophiques, non bibliques, conduisirent Augustin à considérer le récit biblique de la création comme n’étant pas la révélation authentique de l’action de Dieu dans le temps. À partir de présuppositions tirées de la philosophie grecque, Augustin estima que l’action créatrice temporelle divine telle que rapportée dans la Bible ne se réfère pas à la manière dont Dieu créa le ciel et la terre. Dans la philosophie grecque, Dieu est immuable et intemporel. Pour Augustin, la philosophie grecque constituait la « science » qui explique la façon dont les choses se produisent vraiment, de même que la nature et l’action divines. Étant donné que Dieu ne peut agir que de façon intemporelle et simultanément, Augustin ne considérait pas la révélation biblique de l’œuvre créatrice temporelle de Dieu comme la véritable connaissance. Pour lui, la véritable connaissance ne pouvait se produire que par la « science » rationnelle (philosophie grecque) de son époque. Ainsi, Augustin et les grands théologiens catholiques et protestants subséquents introduisirent dans le christianisme l’idée fatidique que l’action et la révélation divines dans le temps, telles que consignées dans les Écritures, devraient être interprétées non comme étant la vérité, mais uniquement comme une façon symbolique et analogique de transmettre une connaissance sur la réalité spirituelle, intemporelle, et immuable dans laquelle Dieu existe et agit.

Augustin et la tradition théologique chrétienne dissocièrent clairement Dieu du temps en s’appuyant sur la philosophie grecque. Ainsi, lorsque la science moderne entra en scène, la tradition théologique chrétienne avait déjà écarté Dieu du domaine temporel. Des scientifiques modernes purent donc commencer à expliquer l’origine du monde et de la vie sans considérer l’existence du Dieu biblique. Augustin avait déjà adopté la même approche quand il expliqua l’origine du monde et de la vie non à partir de la Bible, mais à partir de la « science » de son époque (philosophie grecque). Par contre, il ne devint pas athée, car cette science acceptait l’existence d’un Dieu intemporel et immuable.

La science moderne rejette Dieu parce qu’elle ne peut prouver son existence par l’observation et l’expérimentation. Mais comme elle ne peut pas non plus prouver l’inexistence d’un Dieu intemporel et immuable, plusieurs croyants chrétiens fusionnent l’explication scientifique évolutionniste de l’origine du monde matériel avec la croyance en un Dieu intemporel, immuable, et spirituel qu’Augustin et la tradition théologique chrétienne ont introduit dans le christianisme. On peut dire que cette approche est chrétienne traditionnelle, mais certainement pas biblique. Les chrétiens qui prennent au sérieux l’action biblique de Dieu et sa révélation dans le temps ne peuvent associer la création biblique avec la théorie de l’évolution, parce que la Bible explique l’origine de l’univers et de la vie en assumant une interprétation temporelle et historique de la nature et de l’action de Dieu. Le concept biblique de Dieu – en tant que temporalité éternelle, c’est-à-dire en tant qu’être pouvant agir dans le temps sans être limité par le temps – ne peut se mêler à une explication scientifique évolutionniste des processus temporels et mutables par lesquels l’univers et la vie émergèrent au fil du temps. Ce n’est qu’en comprenant le récit biblique comme étant seulement « métaphorique », que la théorie évolutionniste peut être introduite dans le christianisme en tant qu’explication du processus créatif. Mais la Bible, n’a pas de place pour ce point de vue métaphorique. L’ensemble du récit biblique de la création montre qu’elle s’est produite dans une suite d’actions exécutées par Dieu, ne laissant aucune place à l’intemporalité. Il n’y a qu’un acte créateur exécuté par Dieu dans le temps. Par conséquent, les chrétiens qui croient en la Bible ne peuvent concilier le récit biblique de la création avec la théorie évolutionniste, parce que les deux se contredisent mutuellement.

Raúl A. Kerbs (titulaire d’un doctorat de l’Université de l’État de Córdoba, en Argentine) est professeur de philosophie à l’Université adventiste de River Plate, en Argentine. Son courriel : raulkerbs@gmail.com.

RÉFÉRENCES

  1. Augustin, La cité de Dieu, vol. VIII, ch. 6 (http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Staugustin/citededieu/livre8.htm#_Toc510275928).
  2. Augustin, De la nature du bien : Contre les manichéens, ch. 1 (http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Staugustin/polemiques/manicheens/natbien.htm)
  3. Augustin, De la doctrine chrétienne, vol. I, ch. 8 (http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Staugustin/doctrine/index.htm#_Toc15481315 () ; Augustin, De la Trinité, vol. 5, ch. 1,2, ch. 2,3 (http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Staugustin/trinite/livre5.htm#_Toc512774453) ; voir aussi vol. V, 4, 5, 6 ; DLT, vol. IV, Prol., 1 ; vol. VIII, 2, 3 ; vol. XII, 14, 22 ; vol. V, 16, 17 ; vol. VII, 3, 5 ; vol. I, 1, 3 ; vol. XV, 4, 6 ; V, 1, 2 ; Confessions, VII, 7, 11 ; VII, 11, 17 (http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Staugustin/confessions/livre7.htm) ; Traité du libre arbitre, II, 6, 14 (http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Staugustin/librearbitre/index.htm#_Toc2076366).
  4. DLT, V, 2, 3 (http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Staugustin/trinite/livre5.htm#_Toc512774453) ; voir aussi V, 4, 5 ; V, 5, 6.
  5. DLT, V, 2, 3 ; VII, 5, 10.
  6. DLT, XV, 5, 8 (http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Staugustin/trinite/livre15.htm#_Toc512866731). Augustin s’appuie sur Paul qui dit que Dieu est le seul qui possède l’immortalité. DLT, I, 6, 10 ; II, 9, 16.
  7. DLT, V, 16, 17.
  8. DLT, XV, 25, 45 ; IV, 21, 30.
  9. C, XI, 13, 16.
  10. CD, XI, 21.
  11. C, 11, 7, 9 ; 11, 10, 12; 11, 13, 16 ; 11, 14, 17.
  12. DLT, III, 11, 26.
  13. Augustine, De la Genèse contre les manichéens, vol. 13, ch. 8, 14 (http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Staugustin/genese/gen1.htm#_Toc22396016).
  14. DLT, XV, 3, 5.
  15. DLT, V, 8, 9 ; DC, III, 11 ; Saint Augustin, Enquiridión, traduction en espagnol : Andrés Centeno, Obras de San Agustín, vol. IV, Madrid, Bibliothèque des auteurs chrétiens, 1956, 33.
  16. DLT, II, 17, 32.
  17. C, XII, 9-11, 13 ; XII, 15, 19-20.
  18. C, XII, 12, 15.
  19. C, XII, 12, 15.
  20. C, 12, 3, 3 ; Augustin, De la Genèse au sens littéral, inachevé (http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Staugustin/genese/index.htm, vol. XV, 3, 10 ; 4, 13-14.
  21. GLI, 5, 25 ; GCM, I, 7, 11 ; I, 4, 7.
  22. GCM, I, 5, 9 ; I, 6, 10.
  23. GCM, I, 7, 11 ; voir aussi GLI, 10, 32.
  24. Augustin, De la Genèse au sens littéral, IV, 33, 51 ; VIII, 3, 6 ; IX, 17, 32 ; TST, III, 9, 16.
  25. GLI, 10, 32, 35.
  26. C, 11, 7, 9 ; 11, 10, 12.
  27. CD, XI, 9.
  28. GL,VII, 24, 35.
  29. GL,VII, 24, 35.
  30. GLI, 7, 28.
  31. GLI, 5, 19.
  32. GLI, 4, 16-17.
  33. GL, IV, 33, 52; 34, 53, 55.
  34. GL, VII, 24, 35.
  35. C, 13, 29, 44.
  36. GLI, 7, 28 ; 9, 31.